BAFA GB

C’était le troisième été que je bossais en Angleterre pour l’Unnedi. Séjour dit linguistique, ça fait plaisir aux parents. Ça les motive au moment de signer le chèque. Parler anglais est indispensable dans le monde actuel, ce genre de baratin. Les gamins, dix à dix-huit ans, étaient deux par famille d’accueil. On les récupérait le matin à neuf heures, ils retournaient chez eux à dix-sept. Il y avait des journées faciles : Londres, Brighton, Portsmouth. Là, tout était prévu, les lieux à visiter et les horaires des dites visites, les points de ralliement et de pique-nique, il n’y avait qu’à suivre le mouvement en les surveillant du coin de l’œil. Qu’ils n’aillent pas faucher des babioles ou se faire écraser. Le week-end, ils restaient en famille. Ce devait être les seuls moments où ils alignaient trois mots d’anglais. Le reste du temps, il fallait les occuper ces gosses. Les emmener à droite à gauche dans la bonne humeur et éviter de leur proposer du shopping tous les après-midi. C’était la règle du jeu et je la connaissais en signant mon contrat. Je savais très bien où je mettais les pieds. Les deux années précédentes, j’avais dans l’ensemble fait un boulot correct. Les gosses m’appréciaient, les autres animateurs aussi, je buvais des pintes et j’améliorais mon anglais, je touchais mon chèque en fin de séjour, ça roulait tranquille, et le directeur me faisait confiance.

Sauf que cet été-là, je n’allais pas bien du tout. Jamais de ma vie je ne m’étais senti aussi vide, aussi inutile. Dès que j’ouvrais la bouche, j’avais l’impression de dire une absurdité. De me faire mal voir. D’ennuyer le monde, de le rendre encore plus terne. Alors je ne disais rien mais ça non plus les autres n’appréciaient pas. Quand je ne fantasmais pas ma disparition brutale, je voulais dormir. Le sommeil m’apportait la paix et je ne désirais rien de plus, je n’étais pas quelqu’un d’exigeant. Ma mère supportait mal mon état, et mes amis s’éloignaient doucement. Je m’étais dit qu’un séjour en Angleterre me ferait du bien, que m’occuper des autres m’aiderait à m’oublier un peu, je m’étais raconté un tas d’histoires fausses jusqu’au moment du départ. À défaut de changer, à défaut de résoudre mes problèmes, changer de lieu et c’est bien connu, ça ne fonctionne pas ou pas longtemps. Et dans mon cas, pas une seconde. Certains des gamins dont j’étais sensé m’occuper avaient à peine un an de moins que moi et je les observais et je ne comprenais pas comment ils faisaient. Ça paraissait pourtant simple. Ils s’amusaient, riaient, draguaient, embrassaient des filles mignonnes, ils étaient jeunes et ils en profitaient. Ils avaient quelque chose que je n’avais pas, ils aimaient vivre. Ils savaient comment s’y prendre. Et j’étais payé pour donner l’exemple, c’était une situation à mourir de rire sauf que je manquais aussi d’humour.

J’ai fait illusion deux ou trois jours, avec du mal. Je connaissais la ville et la moitié des animateurs, la plupart des familles d’accueil, je me débrouillais correctement en anglais, les mômes ne se plaignaient pas. Je n’avais rien à leur dire et pas spécialement envie de leur parler ni même de les voir mais quand ils venaient me trouver, je savais écouter leurs requêtes et proposer des solutions adaptées. Le directeur m’avait refilé les plus grands, les seize – vingt ans. On était deux à s’en occuper, moi et Émilie. C’était un petit bout de jeune femme brune super mignonne. On s’est bien entendu au départ. On a découvert qu’on avait les mêmes livres de chevets, Last exit to Brooklyn et Maudit manège, les mêmes films cultes, Easy rider en tête, elle connaissait aussi bien que moi toute la discographie du Velvet Underground et des Violent Femmes. Il ne m’a pas fallu longtemps pour tomber amoureux d’elle. Le soir, on rentrait dîner dans nos familles puis on se retrouvait dans les pubs du centre-ville. On buvait jusque la fermeture puis on allait se promener sur la plage. C’était vraiment un chouette boulot. Et le changement d’air m’a fait du bien. J’adore l’Angleterre. J’adore les Anglais. Leur humour, leur calme, leur politesse, leur façon de conduire, les rues, même la bouffe j’aime, les beans, les fish and chips, les stouts. À chaque retour en France, je trouvais les rues sales et les gens agressifs.

Les animateurs aussi étaient deux par famille, je logeais avec Patrick chez un couple de vieux aussi sympathiques qu’inoffensifs. Patrick était mon opposé solaire. Un mec mignon, débrouillard et brillant. Il savait réparer une bagnole et draguer une nana, danser et mettre une cravate, il en savait beaucoup plus long que moi et à la maison, c’est bien entendu lui qui alimentait les conversations. Il pouvait parler de tout et de rien, la famille royale, les différences entre les grandes capitales européennes, l’évolution des programmes télé sur les vingt dernières années, et il pouvait le faire pendant des heures de façon rigolote, légère et subtile, j’étais épaté et jaloux à la fois. Pour me rassurer, je me suis rapidement persuadé que ce mec était un imposteur. Un type brillant et totalement superficiel. Quelqu’un qui ne se pose pas de question et ne s’en posera jamais, un beauf en somme. Quand il s’est mis en tête de séduire Émilie, je l’ai haï pour de bon. Surtout que son plan a fonctionné sans problème, il se l’est tapée dès le quatrième soir. J’ai alors cessé de leur adresser la parole. C’était ça ou lui casser la gueule mais je n’ai jamais été fichu de me battre. Elle a fait semblant de ne pas comprendre. Elle venait me voir le matin pour décider du programme de la journée et ça se voyait sur sa gueule mignonne qu’elle s’était faite baiser toute la nuit par l’autre et ça me dégoûtait. Je répondais à peine, elle a insisté avant de laisser tomber. Je passais pour un abruti aux yeux du monde entier. Les mômes se rendaient compte que l’ambiance virait à l’aigre. Les plus autonomes en ont profité pour s’émanciper complètement, on ne les voyait plus. Les autres sont allés se plaindre auprès du directeur. Il restait huit jours à tirer et j’attendais la fin avec impatience. On s’habitue facilement à désirer des filles qu’on n’osera jamais aborder. Mais réaliser qu’on aurait sans doute pu les avoir sans trop d’effort et les voir dans les bras d’un autre, c’est horrible, c’est insupportable.

C’était le mardi, dix-sept heures, dans une semaine on serait de retour en France et le directeur est venu nous voir, moi et la salope. Il a tout de suite précisé les raisons de sa venue, il voulait savoir ce qui n’allait pas. Il y a des problèmes avec votre groupe. Ils disent que vous les laissez livrés à eux-mêmes, il faut rectifier ça dès demain. C’est surtout valable pour toi Laurent. Qu’est-ce qui se passe ? Si tu as des problèmes, tu peux m’en parler, tu le sais bien. Je ne pouvais pas répondre Patrick la baise et ça me rend malade. Mais qu’est-ce que je pouvais répondre alors ? Je n’aime pas la vie et je veux mourir ? C’est moyen de dire ce genre de chose à son employeur. Et ça ne lui laisse pas beaucoup de latitude pour trouver une solution. J’ai promis de me ressaisir. De redresser la barre. Enfin, j’ai dit ce qu’il avait envie d’entendre. Ce qu’il est important de dire dans ces cas-là. Il a paru satisfait, nous a souhaité une bonne soirée avant de rejoindre sa voiture. Je compte sur toi il a fait. Vous pouvez j’ai répondu. C’est normal de mentir en société, ça ne prête pas à conséquence. J’étais sur le point de décamper mais elle m’a demandé de rester un peu. On est allé s’asseoir sur la plage. Il faisait bon, on a allumé notre clope en même temps. J’osais à peine la regarder.
– C’est à cause de moi et Patrick ?
– C’est pas seulement ça. Jamais je n’avais raconté mes problèmes à qui que ce soit et je n’avais aucune envie de commencer avec elle.
– Tu sais, il n’y a rien de sérieux. J’ai un mec en France, ça fait deux ans qu’on est ensemble. Patrick, c’est juste histoire de passer quelques bons moments.
– Je me demande… J’avais peur d’être totalement ridicule mais il fallait que je sache. Il fallait que je sois sûr. Ça aurait pu être moi ? Elle m’a regardé en souriant. Elle s’est approché de moi et m’a embrassé. J’ai eu envie de pleurer. Je connaissais sa réponse, je devinais ses arguments. Ce n’est pas un flirt d’été dont tu as besoin, il te faut une vraie histoire d’amour. Il faut que tu aies confiance en toi aussi. Que tu te sentes un peu mieux dans ta peau. Mais là, ce n’est pas possible. Ça te ferait plus de mal que de bien. Et bien sûr, ça tenait la route. Elle m’embrassait et, au lieu d’en profiter, je ne savais pas quoi faire de mes mains, de mes bras, la serrer contre moi ? lui caresser le visage ? elle s’est reculée sans me laisser le temps de trouver la position adéquate.
– Non, je ne crois pas, elle a seulement dit.
– Dommage… Elle m’a passé la main dans les cheveux, j’ai laissé quelques larmes mouiller mes joues. J’étais pitoyable et je le savais mais devant elle, je ne savais plus mentir.
– Tu viens avec nous ce soir, il y a une grosse fête au centre-ville.
– Je viendrai.
– T’inquiètes pas, un jour tu rencontreras la fille qu’il te faut.
– Merci. J’aurais aimé qu’elle m’embrasse à nouveau mais elle s’est contenté d’un sourire. Un beau sourire. Elle était gentille cette fille, elle faisait de son mieux. Mais ce qu’elle me promettait, je ne savais plus y croire. Je ne savais même pas le rêver.

La fête avait lieu chez des étudiants que Patrick avait rencontrés au pub quelques jours auparavant. Il y avait une bonne cinquantaine de personnes vautrées qui dans le salon, qui dans le jardin. Ça buvait, ça fumait, ça riait beaucoup en écoutant à fond le dernier Stone Roses. Dans une soirée peuplée d’inconnus, j’ai toujours eu tendance à me tenir à proximité du bar. Ivre, le temps passe plus vite. Et parfois, l’alcool parvient à me libérer, j’ose alors parler, danser même, je deviens un invité acceptable. Les gens ne faisaient pas trop attention à moi et réciproquement, ça pouvait aller. Quand Patrick s’est pointé en ma direction avec ses hôtes, j’ai de suite compris que ma tranquillité prenait fin. Je vous présente dead man il a fait. J’ai serré deux mains, regardé deux visages, laissant quelques secondes à Patrick pour soigner son speech. Il ne dit rien, il ne rigole jamais mais à part ça, c’est quelqu’un de très intelligent. Les deux étudiants ont commencé à me charrier. Ils prenaient soin de parler lentement, d’articuler, que je n’en perde pas une miette. J’ai attendu que ça passe sans rien répondre. Ça a peut-être duré cinq minutes. C’est très long cinq minutes. Patrick était mort de rire, les spectateurs aussi. Émilie ne se tenait pas loin, elle faisait semblant de ne rien entendre. Sans doute était-elle désolée de ne pas pouvoir intervenir en ma faveur. Pour conclure, l’étudiant le plus mignon, il avait une dégaine de rock star idéale, a dit qu’il ne m’aimait pas et que je ferais mieux de me casser, ce que j’ai fait au milieu d’un éclat de rire général. Ils s’amusaient, je ne leur en voulais même pas. J’avais ce que je méritais. Moins que rien. Je n’avais pas envie de rentrer, je n’avais pas envie d’aller dans un pub, je n’avais même pas envie de boire. Je suis allé me vautrer sur la plage. J’ai marché le plus lentement possible, espérant qu’elle me rejoindrait en courant, pour me parler, me consoler, m’embrasser encore qui sait. Personne ne m’a suivi bien sûr. Personne ne pouvait plus m’aider. J’ai fumé toutes mes cigarettes avant de rentrer. Si j’en avais eu la force, je me serais foutu en l’air cette nuit-là. À la place, j’ai couru pour attraper le dernier bus. Il était bourré de jeunes à moitié ivre, à moitié en couple, je n’étais pas au bon endroit au bon moment.

Au lieu de redresser la barre, je me suis noyé. Les gosses ne me demandaient plus rien, certains se foutaient ouvertement de ma gueule, Émilie tentait de les contrôler. La soirée de la veille et son déroulement était connu de tous. Même les plus jeunes me regardaient d’une drôle de façon. Il y avait sûrement quelque chose à faire mais je n’ai pas trouvé quoi. Les mômes dont j’étais responsable ont été dispatchés entre les autres animateurs. Moi, je suivais le mouvement. J’essayais de me faire oublier. Patrick a bien lancé quelques vannes mais les autres lui ont demandé d’arrêter. Émilie en a profité pour le larguer. C’était la seule qui me parlait encore mais je ne savais jamais quoi lui répondre alors j’ai coupé court. Je lui ai dit que sa pitié me donnait la gerbe. Je te plains elle a répondu. Si tu as besoin, tu sais où me trouver. J’étais bien trop mal, j’étais bien trop fier pour tendre la main, je suis resté dans mon coin. Quoiqu’il arrive, la nuit finit toujours par tomber. Il y eut quelques beaux moments. Un orage fabuleux en fin d’après-midi, la ville donnait l’impression d’être ensevelie. Une diffusion du Monty Python Flying’s Circus à la télé. On the road trouvé à 2 livres chez un bouquiniste. L’image fugitive d’une splendide espagnole de quatorze ans à peine attendant son bus juste devant moi. Quant au reste, je préfère l’oublier.

C’était une tradition, la veille du départ, le directeur nous invitait à bouffer au restaurant. On en profitait pour faire le bilan du séjour et se raconter des blagues. Mais le bilan, je le connaissais par cœur et des blagues, je n’en avais pas en stock. J’ai dit que j’étais malade, j’étais désolé mais je ne pouvais pas venir. J’ai préféré bouffer un fish and chips au centre-ville avant d’aller boire des bières sur la plage. Quand il s’est mis à pleuvoir, il a bien fallu que je rentre. Presque une heure de marche. Des pavillons à perte de vue. Je pensais à ma vie, à ce que j’allais devenir. Combien de temps j’allais bien pouvoir continuer ainsi ? Je ne voyais aucune raison de sourire et ne souriais donc pas, fumais clope sur clope. Il était cinq heures du matin quand j’ai rejoint mon lit adoré. La famille avait laissé un mot, le directeur avait appelé à dix heures pour me parler et avait été très surpris que je ne sois pas là. Il y a des jours où ça ne sert à rien de lutter. Où la seule issue est l’attente. D’un signe, d’une amélioration, de quelque chose. D’une fille mais à quoi bon rêver, dormir suffit.

J’ai passé tout le retour sans décrocher un mot. Je n’avais rien à dire alors je me taisais. Personne n’est venu me déranger, j’ai ainsi pu profiter à fond du retour en ferry. Seul à l’avant du bateau à regarder la mer, à sentir le vent dans mes cheveux. À souhaiter que ce voyage entre deux terres dure une éternité. Sur l’eau, je me sentais moins lourd. Moins perdu. Dans le car, j’ai fait semblant de dormir. On a largué le bus et les gamins à Châteauroux, j’ai proposé mon aide pour décharger les bagages, le directeur m’a dit que ce n’était pas la peine, je suis resté planté là, je souriais aux parents, aux gamins, j’essayais d’être convaincant et n’y parvenais pas. Émilie a disparu avec son mec, elle m’a fait la bise avant, elle n’était pas plus crédible que moi. On s’est retrouvé à quatre dans la bagnole du directeur. Lui, sa femme, sa fille aînée et moi. Il n’y avait que trente kilomètres de route mais ça a duré des heures. Ils discutaient ensemble de ce qu’il faudrait améliorer pour le prochain séjour. Ils ont eu la gentillesse de ne pas me demander mon avis sur le sujet. Ils m’ont déposé en centre-ville, je les ai remerciés. À la prochaine, ils m’ont dit. Je me suis contenté d’un vague signe de la main. Je n’avais plus assez d’énergie pour y joindre un sourire même pâle.

Il était trois heures du matin. Impossible d’aller boire un verre quelque part. Alors je suis rentré à la maison. Ma mère et ma sœur dormaient, heureusement. J’ai posé mon sac dans un coin de ma piaule, me suis glissé sous la couette et j’ai attendu. Ni envie de dormir, ni envie d’être là. Je ne pensais à rien de spécial. Il faudrait que je trouve un autre moyen pour aller gratuitement en Angleterre. Et pareil pour perdre mon pucelage.

PierWestPierPav

Paris, avril – juin 2003
image : http://www.thisbrighton.co.uk/culturepiers2.htm

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