Brave/lâche garçon

C’est formidable, c’est génial, je peux être fier de moi, de mes actions, de mon attitude, la morale est sauve et je ne culpabiliserai pas et ne serai pas gêné la prochaine fois que je la croiserai et ne ferai pas d’erreur pour essayer de remettre ça, c’est formidable, oh oui, et je suis un lâche, je suis un gentil mari fidèle et c’est vraiment formidable. Je ne m’en lasse pas. Si on se lance pas des fleurs, qui le fera ?

Mais là, coincé dans le train, « nous sommes arrêtés en pleine voie, merci de ne pas tenter d’ouvrir les portes », j’irais pourtant bien fumer une clope, je m’en veux terriblement. J’ai envie de me filer des baffes. J’aurais dû tenter. Prononcer quelques mots, avoir un geste tendre appelant d’autres gestes tendres. Je perds ma vie à ne rien tenter et ça dure depuis tellement longtemps. Il n’y a plus beaucoup de surprise quand je m’observe fonctionner. Quand je relève l’écart entre mes désirs et mes actes. Elle est si belle, elle est si drôle. Une jolie jeune femme de vingt-six ans. Elle me fait craquer et je suis presque certain qu’elle aurait accepté. Qu’elle attendait ce geste tendre et était toute prête à les rendre. Qu’elle serait tentée par une sorte d’aventure en ma compagnie. Il est possible que j’aie tort, et je ne tiens pas spécialement à le savoir.

J’ai appris la semaine dernière qu’elle assistait au colloque à Nice et j’ai aussitôt pensé, il faut que j’achète gel et capotes, nous allons enfin pouvoir le faire. J’ai regardé les modèles à la pharmacie, les tarifs, les marques puis une caisse s’est libérée, j’ai donné mon ordonnance et ma carte vitale. Je n’ai rien acheté excepté du paracétamol. Je me connais un petit peu.

C’est un séjour bref, deux nuits seulement et le premier soir, ce n’est pas possible, les organisateurs nous emmènent en voiture à l’hôtel, et je ne suis pas certain d’aller au bon endroit, d’avoir une chambre seul. Quand je me déplace, les modalités pratiques m’indiffèrent. Avoir un billet de train et l’adresse de la conférence me suffit amplement. J’arrive dix minutes après elle au restaurant, il n’y a plus de place à sa table. Je fais la conservation avec des bonhommes de mon âge ou plus vieux, c’est d’ailleurs sympathique, je ne m’ennuie pas, je bois peu, je socialise à peu près comme il convient.

Elle me taxe une cigarette sur le trottoir après le café. Ses parents habitent ici, sur une colline. Elle y a grandi, elle me raconte un peu. Je la regarde, souriant, elle est craquante ce soir et ce jean blanc la serre où il faut. Son père vient la chercher en voiture. Les participants et antes sortent peu à peu, les conversations s’hybrident et se parasitent les unes les autres, elle passe un coup de fil et nous dit à demain. Je la regarde s’éloigner dans la rue avant de suivre les autres vers le parking. Il reste demain soir j’ai pensé. Demain soir ce sera possible. Une nuit, c’est bien. C’est déjà énorme. Impossible de fermer l’œil, la chambre est pourtant silencieuse. Trois fois je me masturbe. Je tourne en rond. Écoute de la musique. Lou Reed, Berlin. Ça me rappelle des lieux, des époques, des ratages et toutes sortes de choses peu agréables. Je sors sur le balcon fumer une cigarette. Vérifie toutes les demi-heures si par hasard elle n’est pas sur facebook.
– Tu ne dors pas ?
– Non, je pense à toi. Long silence. Écran immobile.
– Tu es à quel hôtel ? Je peux te rejoindre si tu veux.
– Oui, je veux bien… Mais non, le petit rond vert reste absent et je sombre enfin à trois heures du matin et me réveille trois petites heures plus tard. Je marche jusque la plage puis prends mon petit déjeuner. Un des vieux bonhommes est à table, je m’assois en face et continue l’indispensable travail de socialisation inhérent à ma nouvelle profession. Même si le matin, c’est fatiguant des fois je trouve.

En plus le petit déjeuner est médiocre pour un trois étoiles.

Journée intéressante, ma présentation hier en fin d’après-midi a beaucoup plu, on vient me voir, on me pose des questions, certains et certaines aimeraient m’inviter ici ou là, m’intégrer dans un projet. Entre deux sessions je fume des clopes au soleil et passe mon temps à parler et à échanger des idées mais elle ne s’approche pas, elle parle avec d’autres, pas très loin. Nos regards se croisent à l’occasion, nos sourires aussi. Une bonne journée de boulot et c’est bien. J’en avais besoin, je rame en ce moment. Je passe toutes mes journées seul dans un bureau sur un projet qui ne m’intéresse pas et je n’apprends rien, je n’ai pas d’idée, je suis en train de disparaître… Il était temps de bouger, de voir autre chose. D’avancer à nouveau. Niveau professionnel, rien à dire. Ce fut une réussite.

Le  deuxième et dernier soir, ça aurait pu être possible. Nous étions l’un à côté de l’autre au restaurant, l’un à côté de l’autre tout en marchant pour rejoindre le bar dans la vieille ville, assis côté à côté en terrasse pour boire nos bières et nous parlions, plaisantions, c’était une soirée agréable qui n’attendait qu’un léger coup de pouce pour se prolonger en formidable nuit. On parlait de tout et de rien, nos vies et nos projets, le travail quotidien, les films à voir et à revoir. Elle était lumineuse, j’étais de bonne humeur, il faisait doux et aucun obstacle ne se dressait devant nous. Je n’ai rien tenté. J’attendais le bon moment. Le moment idéal. Mais il se fait tard. Les gens retournent vers leurs hôtels respectifs, un collègue propose de rentrer à pied avec moi, elle nous souhaite une bonne nuit et part seule une nouvelle fois. Reste encore un peu s’il te plaît, quelques minutes, mais je ne dis rien, je la perds de vue en silence. Je longe la promenade des Anglais en discutant avec un type dont je me contrefiche, tu n’y es pour rien mec, c’est juste que je voulais marcher avec elle, c’est tout, mais il ne se doute de rien, nous échangeons des banalités en bord de mer et ma seconde nuit niçoise ressemble comme une goutte d’eau à la première. Je ne suis même pas saoul.

Le train repart. Il y plein de places libres, je peux m’étaler. J’écoute le premier Miossec, ça faisait une éternité. « Toute la nuit bière sur bière, à la recherche d’un animal qui se laisserait faire, pour qui ce serait égal d’avoir un homme droit et fier ou un qui s’étale et qui jure contre la terre, contre la mer et les étoiles ». Je pleure doucement, sans retenue. À 20 heures, je suis à la maison, embrasse femme et enfant. Il ne s’est rien passé, il ne se passera jamais rien et c’est formidable vraiment.

28 septembre 2013, TGV Nice-Paris
revu à Paris en novembre 2014

 

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