carnet de Bure, 2 (18 février 2017)

Tous les prénoms ont été modifiés – excepté celui de Jean-Pierre* – et aucune des informations données ici n’est suffisamment réelle pour permettre l’identification de qui que ce soit.

Oui je sais, je l’ai écrit déjà, mais j’oublie ce que j’écris au fur et à mesure, d’où les redites, les répétitions et les redondances, d’où le caractère parfois obsessionnelle de certaines séquences, et j’ai donc déjà écrit que la manifestation du 18 février 2017 à Bure fut ma plus belle de l’année 2017 – certes nous ne sommes qu’en août mais je n’attends hélas rien des manifs parisiennes à venir. Je n’y avais jamais mis les pieds. Je suivais la lutte en cours là-bas depuis l’été 2016 seulement. Un camarade de Jean-Pierre avait avancé l’argent pour un bus au départ de Paris, rendez-vous à Nation à 6 heures, retour avant le dernier métro. On s’était passé le mot dans les assemblées de quartier et sur les 30 ou 35 personnes présentes – de quoi couvrir les frais -, j’en connaissais une bonne dizaine. Le voyage aller fut calme, entre essais plus ou moins réussis pour dormir un peu, discussions chuchotées et contemplations molles du paysage.

Le bus est arrivé plus tard que prévu mais les organisateurs et organisatrices de la manif étaient au courant et nous attendaient. Le bus s’est garé près de la salle des fêtes – neuve, comme beaucoup d’équipements dans la région où l’ANDRA1 arrose les communes de subventions pour étouffer toute tentative d’opposition au projet Cigéo2 – et nous sommes descendus jusque la Maison de la résistance, plus souvent appelée ici la maison ou BZL3. Là, on nous distribuait masques de hiboux, numéros d’avocat, de la legal team4 et plan du bois Lejuc et des environs. On nous a aussi proposé café et thé. Et là déjà je me suis dis avec mes camarades, ça c’est de l’organisation.

Nous sommes ensuite monté.e.s vers le bois Lejuc sous un grand soleil et un hélicoptère. Les trottoirs étaient en train d’être rénovés par Vinci, ce qui a fait grimacer les collègues venu.e.s de Notre-Dame-des-Landes. Ça grimpe. Un pré à vaches, des champs de céréales, un premier bosquet au loin mais ce n’est pas le bon bois puis enfin on aperçoit la barricade nord. Des personnes proposent des visites guidées et notre petit groupe découvre le labyrinthe, la communale, le mur et le grand chêne. J’adore ce bois et je n’ai déjà qu’une envie, revenir. Après une collation d’anniversaire sur un pan de murs, une amie fête aujourd’hui ses 40 ans, nous rejoignons les 4 à 500 personnes présentes pour un repas vegan à prix libre servi devant la barricade nord. Le service est nickel, le repas excellent et là encore, on se dit, ça c’est de l’organisation.

Un point est fait sur la manif : trajet et objectif, consignes en cas de blessé.e.s, rappel des principes de base en cas d’interpellation, nécessité d’enlever batterie et carte SIM pour les trop nombreuses personnes venues avec leurs portables, interdiction de prendre des photos où qui que ce soit pourrait être identifiable, que ce soit pendant une action ou non. Être ensemble loin des flics permet ce genre de rappel toujours bienvenu. Être ensemble loin des flics permet aussi de préparer une manifestation déter et bienveillante. Pendant que nous mangeons, d’autres s’activent, vérifient le camion des médics5, remplissent des caddies de matériel offensif et défensif. Une fois la vaisselle faite, les cantines rangées, le cortège part et se noircit à mesure que nous avançons dans les champs. La marche est presque silencieuse, peu de slogans, peu de chants, des discussions avec ses voisin.e.s de marche, rien d’autre. Et je réalise que ça fait des siècles une manif’ où on va à la rencontre des flics. À Paris, avant même d’arriver sur le lieu de départ, on est fouillé, contrôlé, filmé, on croise des voitures, des fourgons et des bacqueux à chaque coin de rue. Ici non. Ici on marche vers l’affrontement, au soleil.

Le cortège comprend au moins 500 personnes. Les deux-tiers sont masqué.e.s, vêtu.e.s de noir. Il y a également des familles avec enfants, des militant.e.s anti-nucléaires venu.e.s de France et d’Europe – on entend parler anglais, italien, allemand -, des habitant.e.s du coin. Une dizaine de drapeaux peut-être : Confédération paysanne, Sortir du nucléaire, Bure stop. Les charlots et charlottes d’EELV ne sont pas ici…

La tension monte à mesure que l’on approche du site de l’Andra. Les slogans prennent force alors que les silhouettes des gendarmes apparaissent au loin : « Flics irradiés, à moitié pardonnés », « Tout le monde déteste la police6 / l’ANDRA / le nucléaire / Cigéo », « Flics, violeurs, assassins », « Anti, anti, anti capitalistes » et autres « Andra, dégage, résistance et sabotage ». Arrivée au carrefour, une poignée de militant.e.s en noir dresse une barricade de pneus au carrefour de la D227 et de la D960 avant de l’enflammer, il ne faut pas que les flics puissent prendre à revers le cortège à cet endroit. Deux à trois cents personnes se lancent à l’assaut des grilles entourant le laboratoire et les pierres commencent à voler en direction des gendarmes postés à l’intérieur du site, en surplomb. Les premières lacrymos tombent mais, contrairement aux manifestations urbaines où la lacrymo fait le vide et pleurer, ici les personnes se ruent sur les palets pour les recouvrir de terre humide et les neutraliser en quelques secondes. Et le vent jouant en notre faveur, les gendarmes se prennent la fumée des lacrymos lancées trop près du site.

Une barricade est fixée à une vingtaine de mètres de l’entrée du labo, clouée dans le bitume avec une perceuse. Une personne s’installe avec micro et enceinte en surplomb et commente l’action : du bois est disponible pour la barricade près de la ferme à votre gauche, nos amis les bleus ont du renfort en provenance de Saint-Dizier. Le commentaire est souvent drôle : « messieurs les gendarmes, merci de vous disperser, nous allons charger ». Les personnes restées en arrière frappent en rythme les barrières de protection du côté gauche de la route. Une batucada est aux premières lignes et enchaîne les rythmes pêchus au milieu des nuages éphémères des lacrymos. Et tout le monde reste présent : les familles, les enfants, les black-blocs, les militant.e.s et habitant.e.s alors que les grilles tombent, que les pierres volent. Il n’y a pas de tension débile style « la violence c’est pas bien ». Non, face à la force de frappe nucléaire, toutes les formes d’action sont bonnes à prendre. Comme le déclarera le lendemain un habitant aux médias, « si on avait fait ça il y a 20 ans, on n’en serait pas là aujourd’hui ».

La scène est belle et joyeuse. Et puis cela dure. Si les grilles sont tombées, il n’est pas possible d’aller plus loin. Les rares tentatives d’intrusion se soldent par l’emploi de grenades de désencerclement lancées à hauteur de visage. Plusieurs personnes sont blessées et très rapidement prise en charge par les médics. Une personne est interpellée. Il n’est pas possible d’aller plus loin mais le signe du retrait mettra plus d’une heure à arriver. Le retour vers la maison de la résistance se fait vers 17 heures 30, 18 heures et la température chute rapidement. Un repas est servi – vegan, prix libre – dans la grange de la maison. Nous remontons ensuite vers le bus direction Paris et nous sommes plusieurs à 1) regretter de devoir partir si rapidement 2) nous promettre de revenir. Car ici il semble encore possible de lutter, ce qui n’est plus le cas dans la capitale où nous sommes filmé.e.s et fiché.e.s en permanence. Ici la détermination n’exclut pas l’humour et la fête, ici les personnes de tout âge partent et reviennent ensemble et chacun.e est libre de choisir le mode d’action qui lui convient. Ici il ne paraît pas totalement absurde d’envisager une alternative.

La Rochelle, août 2017

Notes
* Comme je l’écrivais à un ami il y a peu, je ne suis pas pour la personnalisation des luttes mais il existe des rencontres qui valent la peine d’être évoquées. Et gardées précieusement en mémoire et en actes.
1 Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs
2 Centre industriel de stockage géologique
3 La maison de résistance a été achetée par deux associations en 2004 : Sortir du nucléaire et Bure Zone Libre. Voir le site vmc.camp pour plus d’informations.
4 Équipe chargée de recueillir toutes les informations relatives aux éventuelles interpellations et poursuites judiciaires.
5 Équipe chargée de prendre en charge les blessé.e.s lors d’une manifestation.
6 Jean-Pierre me dit qu’il en a ras-le-bol de ce slogan, que c’est parti pour l’entendre pendant dix ou vingt ans et que ça va devenir très vite aussi pénible que l’insupportable « Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais » subi à partir de 1995. On tombe d’accord sur l’idée que les slogans de manif devraient avoir une date limite d’utilisation.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *