carnet de Bure 3, octobre 2017

Souvent je ne dis rien. Souvent je n’ai rien d’intéressant, de pertinent ni de drôle à dire. Je préfère écouter. Je préfère regarder. Marcher aussi. Longtemps. Je ne fatigue pas lorsque je marche en forêt. Tant pis si mes pieds suent dans ces bottes en caoutchouc un peu justes. Marcher. Déplacer quelques cailloux. Mêler quelques branches. S’arrêter pour une cigarette. Ici je vis et respire mieux qu’ailleurs.

Je suis de passage. Je reste trois jours ou deux semaines puis je dois repartir, retrouver l’appartement, le métro, les mails, les rendez-vous, les caméras partout et les militaires en armes idem. Le temps échangé contre de l’argent. Je suis un allié intermittent du bois. Je fais mon possible et parfois mon maximum. Ma vie est ici, ma vie est aussi ailleurs, à Paris, avec femme et enfant, bureau, horaires. Ma vie ici est belle, ma vie ailleurs m’amuse encore assez pour ne pas la sacrifier maintenant.

Pierres, acier et bois en armes fragiles. Face à 200 GM* et à 3 compagnies du PSIG**, face aux engins de chantier, ces barricades ne feront pas illusion longtemps. Nous le savons. Toutes et tous ici savent que le bois est expulsable à tout moment. Mais cela ne se fera pas dans la douceur. Et surtout, nous serons quelques centaines à venir les jours et les nuits suivantes pour le reprendre.

On aimerait pouvoir jeter un gland et qu’un chêne surgisse au milieu des routes forestières. Les gendarmes auraient du mal à passer alors. Et nous serions chez nous pour de bon. Il me plaît de voir le mur de l’Andra à terre et ces pans de mur tagués. Il me plaît de savoir qu’ici vivent des personnes prêtes à se battre pour qu’aucun mur ne vienne à nouveau pourrir ces lieux.Il me plaît d’être quelques semaines par an de ces personnes.

Parfois, il n’y a rien de spécial. Seulement le tapis de feuilles et les couleurs qui éclatent. Parfois, le bois Lejuc ressemble à un bois ordinaire. Mais il suffit de quelques pas pour dissiper l’illusion. Au détour d’un sentier, trois silhouettes vêtues de noir, visages masqués. Ceci est un terrain de jeu. Ceci est un terrain de lutte. Ceci est un lieu où s’essayent d’autres possibles, des mondes un peu moins dégueulasses qu’ailleurs.

*GM : gendarmes mobiles
**PSIG : peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie

Paris, octobre 2017

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