Cortège de tête (mars – septembre 2016)

Il fallait être à Paris je crois. Les personnes à qui j’en cause et qui étaient ailleurs sont toujours étonnées de ce que je raconte. Qu’il s’agisse de l’ampleur de ce phénomène, le cortège de tête n’ayant cessé de grossir manif après manif, ou des innombrables provocations et violences policières qui ont rendu ce cortège de tête de plus en plus offensif et auto-organisé. Il fallait être à Paris, passer devant les orgas, les syndicats et leurs services d’ordre dégueulasses, les ballons, les camionnettes qui crachotent Trust – oui, en 2016, Antisocial, et pourquoi pas Un autre monde tant que vous y êtes… – ou l’atroce C’est dans la rue que ça s’passe, contourner les grandes gueules qui braillent depuis des décennies les mêmes slogans moisis, Tout est à nous, rien n’est à eux, gna gna gna, il fallait aller devant, au niveau des rangées de flics, de gendarmes, de CRS, il fallait aller vers les nuages de lacrymos. Et on y était. Et c’était beau.

Le cortège de tête, ce n’était pas les black-blocs. C’était les black-blocs et des syndicalistes et des parents avec leurs mômes – on faisait gaffe, on n’était pas rassurés, on protégeait les gamins mais c’est là qu’il fallait être – et des vieilles et des vieux et des lycéennes et lycéens et tout ce petit monde gueulait ensemble, sans mégaphone, sans qu’il y ait besoin d’un quelconque leader pour imposer ses mots d’ordre – les autoproclamé.e.s insoumis.es ne pouvaient donc pas être là. On prenait soin les uns des autres. Certaines personnes lançaient des cocktails ou des pierres, d’autres masquaient caméras et appareils photos, d’autres s’attaquaient au pub ou distribuaient sérum phy et numéros d’avocats, certaines faisaient tout ça tour à tour. Le cortège de tête n’était pas infiltré par les casseurs comme le regrettaient les médias mainstream et la préfecture de police ; casser était une des multiples façons d’être du cortège de tête. Je n’ai rien cassé au printemps 2016. Je n’ai pas gueulé Tout le monde déteste la police – parce que c’est malheureusement faux – ni et tous les flics sont des bâtards – cette insulte étant si l’on y réfléchit trois secondes assez abjectes. Mais j’en étais. Avec ma femme, mon gamin, mes ami.e.s et collègues. Et j’ai adoré ça. Et ça me manque. Physiquement. Émotionnellement.

Depuis le 15 septembre 2016, le cortège de tête n’est plus là. On est nombreuses et nombreux à le rechercher sans plus le trouver. Il y a les manifs en mode black-bloc mais on ne casse rien parce que les organisateurs donnent des consignes et on les écoute – Clément Méric, 3 juin 2017 -, il y a les manifs en mode black-bloc où ça pète – premier tour de la farce présidentielle, 23 avril 2017 -, il y a les manifs ou rassemblements en mode cortège de tête mais sans black-bloc – le rassemblement place de la Concorde organisé par le Front social, 19 juin 2017. Mais outre qu’il manque la diversité du printemps 2016, il manque également les orgas, les syndicats, les ballons et les camionnettes et les slogans moisis. Le cortège de tête suppose un corps et le corps n’est plus là. Le corps a autre chose à foutre. Il négocie, il attend les consignes. Il a peut-être, et comment lui en vouloir, l’impression d’avoir perdu une fois de plus, une fois de trop, et il n’a plus envie de se battre. Le corps attend. La tête s’agite mais ne repose plus sur rien.

Et le premier juillet 2017, j’étais à République pour une énième manif contre l’état d’urgence. J’ai croisé du monde, ciel gris, peu de flics, peu de monde aussi. Écouté en soupirant les prises de paroles. Puis tout le monde s’est placé bien sagement derrière la banderole de son collectif, de son association, de son syndicat, les drapeaux aussi nombreux que les autocollants, pas une tête ne dépasse et le mégaphone commence à entonner État d’urgence, état policier, on nous empêchera pas, de manifester et j’ai envie d’aller lui arracher son mégaphone, personne ne t’empêche de manifester abruti, tu es là, tu gueules, tu marches, ça ne sert à rien, les flics font la circulation et je rentre chez moi, énervé. Là, je vois des appels contre la venue de Trump à Paris. En soutien aux migrants. Contre Macron. Je n’irai pas. Je n’irai plus. Je vais plutôt aller à Bure construire des barricades et planter des patates…

Paris, 10 juillet 2017

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