rien à attendre

et lorsque ma femme me demande si le moral ça va mieux j’ai le casque et fais semblant de ne pas entendre et elle n’insiste pas elle sait que j’écoute souvent très fort de la musique violente et puis je ne souhaite pas lui mentir je ne lui dis pas tout ça ne sert à rien de tout dire ce serait comme vouloir tout écrire ce serait destructeur pour elle pour mon gamin pour moi évidemment je ne lui dis pas tout mais je ne lui mens pas est-ce que ça va mieux ? je ne tremble plus je ne pleure plus je n’ai envie de rien ni de pleurer ni de rire ni de sortir ni de rester à la maison je n’ai envie de rien j’ai juste décidé d’arrêter les anxiolytiques de ne pas aller voir un quelconque psy de ne pas me faire prescrire d’antidépresseurs de ne pas me suicider dans les semaines ou mois à venir j’ai réfléchi j’ai hésité longtemps j’ai décidé de continuer à lutter avec mes armes favorites l’alcool l’écriture et une forme de militantisme radical qui à défaut de permettre d’obtenir des résultats maintient mes révoltes en éveil et c’est clair ça prendra du temps tout ça ça prendra du temps et non ça ne va pas mieux le moral

et lorsque chloé amel ou zoé me demandent si ça va je réponds fatigué et ne donne aucun détail je me contente de leur sourire c’est le maximum que je puisse faire ces jours-ci sourire aux amies et faire semblant de ne pas entendre ma femme et je ne sais plus ce que je veux je n’ai plus d’objectif de direction et avec le gamin c’est une catastrophe je ne suis bon à rien et m’agace au moindre détail un sac mal rangé une pile de bd en vrac je m’agace et il ne répond pas il range il sait que quelque chose ne va pas et lorsque je me sens un peu moins lâche je lui en parle je ne rentre pas dans les détails mais il est important qu’il sache qu’il n’est pas responsable de tout ça qu’il sache que la vie est parfois compliquée même quand on est adulte ce dont je n’avais pas du tout conscience à son âge et je ne me rappelle pas avoir eu la moindre conversation un peu sérieuse avec mes parents enfant je ne me rappelle pas grand chose de l’enfance je sais juste que je n’ai pas aimé ça je sais juste que je n’ai jamais eu la moindre conversation un peu sérieuse avec mes parents et ce n’est pas très grave je n’ai plus besoin d’eux je ne sais pas de quoi j’ai besoin mais mon père ma mère non je sais faire sans

et lorsque la nuit après deux ou trois heures de sommeil je me réveille trempé en sueur et en démangeaisons j’écoute ma femme respirer fort je déplace les draps pour trouver un coin sec prends une gorgée d’eau une ou deux bouffées de ventoline et je pense à ces dernières semaines je pense à la nuit du 13 au 14 novembre je pense que si je continue à ne pas dormir ainsi je vais m’écrouler et je termine le plus souvent assis dans la cuisine un cahier un stylo le casque et de la musique violente j’écris des textes qui se ressemblent tous sans parvenir à épuiser le ressassement je n’écris rien de bon ou je n’arrive pas à me relire le lendemain et toutes les heures je sors sur le balcon griller une cigarette j’ai froid je regarde la ville endormie la ville en sang une sirène de flics au loin quelle que soit l’heure il y a toujours une sirène de flics au loin la ville en sang et en uniformes je ne dors pas j’attends 7 heures et l’ouverture de la boulangerie j’attends 7 heures 15 pour réveiller femme et enfant j’attends et bien sûr la journée je me traîne je marche à deux à l’heure comme un vieux les jambes douloureuses le dos voûté je marche comme un vieux je sors le moins possible j’évite de prendre le métro le RER je ne sors plus guère que sur le balcon pour y fumer et attendre

et lorsqu’une semaine après les massacres je me suis pointé à rouen mes collègues semblaient vivre sur une autre planète c’est limite s’ils et elles ne me demandaient pas si j’avais passé un bon week-end oui super le samedi j’ai pleuré le dimanche j’étais à république et j’y étais encore les dimanches suivants pour voir les flics censés protéger la population mais quelle blague 130 morts et pas un seul flic blessé pas un seul arrêt de travail chez ces ordures mais la fiction continue et j’étais à république pour voir ces ordures par centaines avancer courir puis taper au hasard et plus tard à la maison je lisais les brèves mensongères de libération et je me suis enfin décidé à ne plus lire ce torchon et lundi dernier ma femme entend un psy chiatre ou chologue peu importe enfin un charlatan déclarer sur l’une des innombrables radios d’état que grâce au renforcement des mesures de sécurité la population se sent mieux et on a de la chance d’être en france oui on a de la chance et je n’en reviens pas je ne comprends pas rien n’est plus anxiogène que ces gamins de 18 ans avec des mitraillettes à tous les coins de gare ou de métro ou ces six ordures du service d’ordre de la ratp qui tard le soir dans les couloirs de nation lorsqu’ils croisaient une jeune femme seule lui souriaient et lui sortaient des bonsoir mademoiselle oui j’imagine qu’elles se sentaient en sécurité les filles rien de plus anxiogène rien de plus inutile mais la peur est là la peur est en nous à chaque coin de rue mais à rouen non il ne s’est rien passé à rouen c’était un week-end comme les autres et à rouen mes collègues me demandent si j’ai passé un bon week-end et je réponds super et toi ? à rouen ce n’est pas comme avec ma femme mentir ne pose aucun problème

et lorsque je réfléchis un peu lorsque j’essaye de comprendre pourquoi je suis dans cet état lamentable plus de quatre semaines après les faits quand autour de moi toutes et tous semblent avoir repris leurs activités habituelles je réalise que le 13 novembre n’a pas entraîné d’état dépressif l’état dépressif était là depuis des mois masqué silencieux abruti par l’alcool et ce boulot où il est possible de toujours travailler plus en prétendant s’amuser et le 13 novembre a mis mes défenses à terre et toutes les questions sans réponse sont remontées à la surface en même temps maintenant que j’ai ce que je voulais au niveau boulot maintenant que le môme est à peu près autonome maintenant que ma vie sexuelle est d’un ennui sans nom mais que tromper ma femme ou la quitter n’est pas une option maintenant qu’il n’y a plus d’objectif à court moyen ou long terme si ce n’est se dégrader un peu plus les dents la peau le sommeil les poumons maintenant qu’il n’y a plus rien à attendre si ce n’est un quotidien confortable et répétitif maintenant qu’il n’y a plus rien je fais quoi ? il n’y a plus rien et c’est clair que non ça ne va pas mieux

17 décembre Rouen-Paris

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