Traité politique de l’ivresse

L’ouverture

Je ne regarde pas à demain. Février 2000. Je ne regarde pas à grand-chose. Le froid acide. Sec. La fatigue. La fatigue est mon alliée. Je ne regarde pas. À quoi ça servirait ? Le temps est une denrée précieuse, les parents me l’ont souvent répété. Je regarde quelqu’un, je ne regarde qu’elle.

La jeune fille s’endort chez moi et je ne demande rien d’autre, je suis comblé presque. L’observer dormir, toute reposée. En silence. Noter la bouche entrouverte, le corps alangui. Pure élégance et je n’ironise pas. Noter les détails. Les ombres cutanées, les plis inhabituels. Les poids se répartissent différemment en nocturne. Échappent à la banalité. Aux leçons de maintien. Apprendre son corps par cœur. Pouvoir la dessiner les yeux fermés, la peindre. Ses jambes sont superbes nues et elle n’a pas fini son verre. Whisky pamplemousse, comme moi. Recouvrir d’un blouson ses jambes. Enregistrer les images afin de plus tard s’en servir. Recycler. On ne sait jamais, on ne peut jamais savoir, et nous ne vivions qu’au présent. Garder des traces. Tout s’achevait tellement vite alors. Mais nous ne le savions pas. La regarder ému. La regarder jusqu’à ne plus rien voir. Accommoder la vision fatigue, j’ai un verre à terminer d’abord. Plus le sien. J’ai l’habitude, elle s’endort souvent avant moi. Elle se soigne davantage. Quels que soient les rêves de la jeune fille endormie je l’aime plus que ma vie et mes bières. Mes alcools divers. Mes Gauloises roulées main. Mes accès d’inutile cafard. La regarder. Ne respirer que son odeur. Je ne la toucherai pas, je la respecte trop. Parce que je l’aime sans doute. Ce verbe est trop con, je l’aime à ma façon et le reste n’a aucune importance. Et aussi je préfère les garçons. Je ne regarde pas à demain, je regarde par la fenêtre maintenant.

La cour est noire de Lune, rapetissée. Nous sommes la seule trace de lumière et ça nous fait rire ce mercredi à trois heures. Nous dans le noir jauni alentour. Impossible d’observer les étoiles. Paris est l’ennemie jurée des lumières naturelles mais on ne peut pas tout avoir.

Les derniers résistants nous sommes. Les plus méthodiques ivrognes du quartier, les plus endurants. Nos journées réglées comme du papier à musique. Le réveil pour sept heures. Nous serons parmi les premiers à faire du bruit, à nous déverser dans les rues, à envahir agglutinés le comptoir de la brasserie voisine où tout le monde nous connaît et nous respecte, à défaut de nous apprécier, de nous comprendre mais nous n’en demandons pas tant. Nous ne leur demandons rien. Et nous savons nous battre alors ils nous fichent la paix. Nous ne payons pas de mine c’est sûr, nous attachons peu d’importance à notre présentation et certains s’y sont cassés les bras au départ, l’un d’eux a fini dans le plâtre, je me suis chargé de son genou, lui à plat dos, j’ai sauté à pieds joints, craquement sec, il a dû louer un fauteuil ensuite, ça lui aura musclé les bras, ça aura servi d’exemple. C’est vieux maintenant, c’était plus tranquille aujourd’hui. Tranquille et lumineux en cette nuit de pleine Lune.

La jeune fille ronfle doucement, le visage tourné contre moi, détendue, heureuse peut-être. Pierre lutte contre le sommeil, sa tignasse délavée pique du nez n’importe comment, lance des éclairs gris, Hervé tente de rouler un trois feuilles, il a du mal, il a abusé du gin-fizz et les alcools forts lui réussissent rarement, Alain feuillette le Rock&Folk honorant la mort de Bob Marley. 1981. Je ne sais plus à quoi je ressemblais à l’époque. Si je ressemblais à quelque chose. 1981. J’étais encore gamin et me rappelle mes parents, un peu. Lorsque je me force, que j’ai besoin d’un souvenir précis, de retrouver une date, c’est rare. Pourquoi m’encombrerais-je ? Les dates ont plutôt tendance à s’imposer lorsque je ne cherche rien, comme au détour d’une revue, comme maintenant. Avant que très vite je ne les efface. Les amis s’endorment tandis que je parle du couple et de cul. De la portée politique de chacun de nos actes intimes. La baise est l’affaire la plus publique qui soit et détermine toutes nos actions sociales ou privées pour résumer. Ça n’intéresse plus grand monde alors je peux développer tranquille. Je rode des arguments nouveaux. Je vide les cendriers. Je vide mon verre et celui de la jeune fille. La regardant. Je ne sens plus la fatigue, je ne sens plus rien. Je suis aussi près du bonheur qu’il m’est possible de l’être. Grâce à elle. Jamais je ne pourrai oublier tout ce que je lui dois.

Nous avons dormi quelques heures. Certains ont pu rêver. Moi j’évite en général.

Lorsque le réveil sonne, la jeune fille est déjà sous la douche, glacée, c’est meilleur pour la peau dit-elle, se frictionnant pleine d’énergie, ça sent bon l’huile d’amande douce, une chanson triste au coin des lèvres, le froid la lui fait accélérer. Je la croise autour d’une brosse à dents, humide en son large peignoir jaune et, c’est sûr, bien foutue. Une poitrine étonnante et le reste alléchant. Les hanches à la limite du fort. Hétérosexuel, je n’hésiterais pas une seconde, je me jetterais à ses pieds et elle me balancerait aussi sec, elle ne choisit que rarement la facilité, le tout cuit.
– Pourquoi tu ne veux pas me faire l’amour ? Je ne te demande pas de m’aimer, j’ai juste envie que tu me baises, pourquoi tu me refuses ça ?… Une ombre de dentifrice à la commissure des lèvres, comme un résidus de moustache, de glace à la vanille, de sperme pourquoi pas, et ça me donne le sourire malgré une légère gueule de bois. Ne jamais laisser passer un éclair de joie sans le saluer. Pourquoi tu ne veux pas, je te plais pas ? Mais si ma biche, évidemment tu me plais, le problème est ailleurs, c’était tellement plus simple qu’elle ne le croyait. Un enfant comprendrait de suite mais nous sommes bien loin de l’enfance. Les enfants ne picolent pas pour commencer. Pas dans nos pays toujours.
– Je préfère les garçons, tu devrais le savoir depuis le temps.
– Je sais mais ça t’arrive quand même de coucher avec des filles alors pourquoi pas avec moi ? Même un coup rapide de temps en temps, je ne demande pas plus.
– Tu mérites mieux ma chérie, je m’approche et lui roule une pelle d’eau trouble. L’embrasser me plaît beaucoup, mêler nos salives, goûter sa langue, lui caresser le visage, les cheveux tandis qu’elle ferme les yeux, se colle contre moi. Elle désire plus mais c’est l’heure d’aller boire. L’alcool est un travail sérieux, il ne souffre aucun retard. C’est notre unique combat et nous lui devons d’être chaque jour à la hauteur.
– Tu fais chier Laurent.
– Je t’aime ma grande.
– C’est bien le problème, tu fais chier.
– On y va ?

– Salut les affreux, qu’est-ce que je vous sers ?
– Cinq cafés, cinq calvas, et des croissants. Passe-moi le Parisien aussi.
– Ça roule. Il dit toujours ça roule mais ça ne nous gêne pas. Nous l’écoutons peu, il ne nous parle pas. Rodolphe se contente de servir et d’encaisser. Chacun sa place au bar. La sienne n’incite pas à l’originalité verbale.

Nous sommes sages, exemplaires, nous ne causons ni bruit ni scandale, nous discutons tranquillement au sein de notre cercle, vidant nos verres avec méthode, application, en conscience. Nous buvons de sept heures trente à treize heures trente puis nous allons manger chez l’un ou l’autre sauf chez Pierre. Hervé était cuistot avant et n’a pas perdu la main, on échoue chez lui de préférence. Il parfume les hivers de façon exceptionnelle. Coq au vin. Moussaka. Fondue savoyarde et j’en oublie. Nous nous offrons une sieste d’une heure ou deux ou un film ou une partie de cartes ou d’échecs avant de retourner boire. Toujours au même endroit. Brasserie ordinaire. Le cadre est suffisamment banal pour ne nous causer aucune inquiétude, aucune pensée agressive. Les publicités rassurantes, la clientèle distraite. L’habituel panneau de cartes postales. Le jeu des miroirs afin d’épier les mouvements de l’avenue ou les voisins de comptoir. Ou vérifier au matin que nos visages tiennent encore la route, plus ou moins. Lorsque la brasserie ferme, peu avant vingt heures, nous allons chez l’un ou l’autre, mais pas chez Pierre, boire jusque tard dans la nuit. Être ivre ensemble la nuit alors que les autres, alors que les normaux dorment s’apparente à une opération magique. Une trouée hors des présences ordinaires. Le dimanche est jour de repos, je couche avec Alain parfois mais de plus en plus rarement car la jeune fille est jalouse. Elle voudrait que je l’aime et ce n’est pas possible.

Jeudi, journée agréable, malgré la présence pénible entre onze heures vingt-cinq et onze heures cinquante de deux jeunes cadres qui désirent draguer la jeune fille, l’éblouir, se la taper ensemble pourquoi pas, un devant, un derrière, un associé dans la bouche ou pas ? c’est important. Il faut savoir. Ne négliger aucun détail. Certaines personnes n’ont jamais douté d’elles-mêmes, les mâles principalement. Les braves garçons, ils se sont trompés de cible. Oh certes, physiquement, on peut la confondre avec une pouffe ordinaire, mais il suffit de regarder ses yeux. Les éclairs qu’elle sait lancer. Ou de prêter attention à sa consommation d’alcool. Ils ne sont même pas capables de faire ça. Ils ne sont capables de rien sinon salir. Ils se montrent insistants, répétitifs. Plus elle les rejette, plus ils s’obstinent, elle finira par les gifler, leur arracher les dents une par une, les traiter de tous les noms et je n’ai pas envie d’esclandre, je ne veux que du calme autour de nous alors il faut que j’intervienne, séquence casque bleu, je me place entre elle et les cons, je l’embrasse une fois encore, à pleine bouche, les mains aux bons endroits, je respire sa chaleur, laisse son corps souple épouser le mien ravi de l’aubaine, frissonnant, érection réflexe, les deux cadres grimacent et repartent vers la lumière de l’extérieur. Je les haïs à peine. Ils ne sont pas dignes de salir notre monde.

– Merci. Je me détache d’elle en souriant. Ses yeux brillent.
– De rien. Tu me remets une bière Rodolphe.
– Tu en es à cinq cent dix balles de note.
– Je te paye demain.
– ça roule. C’est un deal entre nous. Je le paye tous les cinq cents, d’un billet unique et impeccable, je le repasse au besoin. ça m’amuse.

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– Au fait, je t’ai écrit une lettre, me dit dans l’après-midi la jeune fille en rougissant, elle qui ne rougit jamais.
– Tu perds ton temps, je te l’ai déjà dit.
– Attends au moins de l’avoir lue. Il ne faut rien répondre. Ne lui offrir aucune prise. Aucun angle d’attaque. Je la serre dans mes bras avec le sourire. Je ne veux plus de ce genre d’histoire. Elle le sait pourtant. Je veux boire et parler aux amis et regarder la nuit et laisser le soleil caresser ma peau et tout ce qui peut apporter un brin de plaisir, un soupçon de bonheur. Mais lire une lettre que je suppose d’amour, non. Je vide ma bière. Je prends sa lettre. Une enveloppe rouge et transparente au bruit de calque. Agréable au toucher. Un rectangle blanc collé au milieu avec ces quelques mots « À toi » Léo Ferré… Je souris. Cette fille me connaît sur le bout des ongles et sait frapper aux bons endroits, agiter le drapeau adéquat. Elle n’est pas dangereuse pour rien, je n’ai pas le droit de la sous-estimer.
– Je lirai ça plus tard. Beaucoup plus tard, je pensais. Quand elle sera amoureuse d’un autre par exemple. Si j’avais su, si j’avais été moins bête mais on ne se refait pas.
– Merci.
– De rien. Tu me remets une bière Rodolphe.
– Ça roule.

Nous finissons chez moi, avec Coltrane, My favorite things, soirée tequila frappée. À vingt-deux heures, la police téléphone. Mon ex-mari vient d’être retrouvé pendu à son domicile. Il m’a laissé des lettres, je peux passer les prendre au commissariat du troisième le lendemain matin. Journée épistolaire. Moi qui n’écris jamais, et ne lis pas davantage.

Parenthèse courrier numéro un

Attendre. Attendre d’être seul. Attendre la fin de la journée. Ou l’aube mais à l’aube je dormirai j’espère. Si je peux dormir. Ce serait agréable. Plus que bienvenu. Reposerait mes yeux cernés de toute part. Ma peau tirée. La gorge sale. Je peux sentir chacun de mes muscles et tous peinent, réclament une trêve. Je dormirai ou je marcherai le long des quais. Saluant les péniches et leurs escortes de mouettes. Savourant les lumières sur le fleuve. Les reflets en façade. Pour l’heure respirer calmement et me détendre. Chasser les tensions corporelles comme les fautes de frappe. Attendre. Saisir le bon moment. Ne rien précipiter, ça n’en vaut pas la peine. Ne pas prêter attention aux bruits de la rue. Aux émotions parasites. Attendre d’être prêt, préparé. Les poumons ne se vident jamais à cent pour cent. Il faut se décider. On ne va pas rester immobile à attendre que l’enveloppe se déchire d’elle-même, ce serait ridicule. Je n’en suis tout de même pas là. Tout ce qui n’est plus de mon âge. Tout ce que je ne dois plus espérer. Je sais ce que je perds et je sais ce que je gagne à la fin de chaque journée. Attendre. Tourner l’objet entre mes mains. Le sentir. Fermer les yeux et soupirer. Putain de vie à la con parfois. Chasser les souvenirs. Le trop-plein. Ras le bol. Du cinéma. Des traces et des promesses fantômes. Les yeux fatigués. Se montrer à la hauteur de mon amour pour lui. Tu voulais me dire quoi mon chéri avant d’être cramé ? J’espère que tu ne me reproches rien, j’ai fait de mon mieux. Je n’ai jamais triché avec toi. Pas de ça entre nous. Pas des paroles en l’air. Je te le promets bien qu’il soit trop tard. Bien que tu ne puisses plus m’entendre désormais.

Feuille blanche, format A4, encre bleue, écriture tremblée, je ne la reconnais pas au premier coup d’œil, quelque chose en moi refuse de l’admettre. Quelque chose lié à ma propre existence, ma propre survie.

« Salut mon grand, j’espère que tu vas bien.
Quand tu liras ça, je serai mort, ça devait arriver, certaines trajectoires manquent décidément de surprises. Je préfère m’arrêter maintenant ; sans entrer dans des détails sordides, sache que je n’arrive plus à manger et que je suis presque trop faible pour simplement me lever. C’est rigolo quelques jours mais on s’en lasse très vite. Je ne t’ai pas appelé ces derniers mois car je ne suis plus beau du tout à voir. Pas question d’imposer ça à ceux que j’aime et tu en as toujours fait partie. J’ai même dû arrêter Act-Up, tu te rends compte ? Trop de fatigues, trop de douleurs aussi.
Si tu peux venir à l’incinération, ça me ferait vraiment plaisir. Je sais, ça a l’air idiot comme vœu, limite folle perdue, je dois être en train de virer sentimentale. ça me ferait plaisir malgré tout.. Ne t’inquiète pas, je pars avec le sourire, j’ai fait ce que j’avais à faire par ici, j’ai lutté jusqu’au bout, je n’ai pas baissé les bras, je ne me suis pas apitoyé sur mon sort, et surtout je n’ai contaminé personne, c’est ma plus grande fierté. Une dernière manifestation d’orgueil de ma part, tu ne m’en veux pas j’espère…
Merci encore de m’avoir rendu heureux trois ans et bonne route.
Je t’embrasse.
Philippe. »

J’apprends la lettre par cœur sans avoir le moins du monde prémédité mon action, juste je suis affalé dans le salon une bière à la main et sa lettre dans l’autre, ne lisant qu’elle une heure durant, une heure ou deux, le temps n’est pas de la partie, sa dernière lettre et ses dernières phrases, je n’ai rien de plus vrai sous la main, rien qui me concerne davantage, puis je la brûle dans l’évier, les cendres s’envolent parmi les mouches parisiennes, quelques résidus restant prisonniers de la vaisselle sale, juste des verres, avant d’ouvrir une bière tiède mais je ne sens rien, de m’allumer une clope pour l’image, avant d’appeler Alain. Je déteste ressentir ça mais j’ai besoin qu’on m’aide.

Attendre puis arrêter d’attendre, arrêter avec les amours mortes, se concentrer sur les dates de péremption bordel, les opercules fraîcheur, et revenir aux plans cul présents. Alain ne décroche qu’à la septième sonnerie et je crains avoir prié pour qu’il se magne bordel, qu’est-ce que tu attends, réponds, je ne vais pas tenir sinon, dépêche-toi… Ils sont tous là-bas, la famille au complet, ils ne vont pas tarder à manger et m’attendent en apéritif, tu viens ? j’arrive, ça va ? ça pourrait être pire, avec du mal, non ça va pas fort, je te raconterai peut-être, tu n’es pas obligé tu sais, je sais, je t’embrasse, moi aussi je t’embrasse. Parler pour ne rien dire mais ça soulage quand même, ça élimine des fragments de solitude, des écailles de chagrin, ça temporise les larmes et la morve, je vide ma canette et me roule une cigarette avant de les rejoindre. Je ne dois pas avoir peur. Ils seront discrets, ils ne poseront pas de questions, ils parleront d’autre chose et sauront me faire rire, me secouer, dégager la torpeur sans grand effort. Et ils n’auront pas besoin de mes remerciements pour savoir qu’aujourd’hui, je leur dois à peu près tout.

Je me sens bizarre en chemin. Je ne me sens pas bien du tout. Pas dans mon assiette dirait ma mère. J’ai été capable de rendre quelqu’un heureux et je devrais en être fier, marcher tête haute et ventre plat. Siffloter un air aimable. Sauf qu’aujourd’hui je ne sais plus faire et je ne suis pas certain de devoir m’en réjouir. Pas vraiment l’impression de progresser dans l’ensemble. Même si c’est plus simple aujourd’hui. Même si j’y prends grosso modo autant de plaisir. Je marche à reculons. J’évite les collisions en automate. Je cherche la date fracture. La solution de continuité. J’essaye de comprendre à quel moment je suis passé de l’autre côté de l’alcool. Là où quoi qu’il arrive on boit et rien ne peut nous déranger très longtemps. Rien n’a plus grande importance et surtout pas les blessures d’autrui quelle que soit la nature des relations entre autrui et nous. L’amour, l’immense le vrai le pur l’inoxydable, celui des films et des romans, celui dont on nous rabat les oreilles dans les contes pour enfants, l’amour crève au cinquième verre. On prétexte la survie, l’anormalité, on se prétend différent mais on suit la route commune, dégueulasse, on se vautre d’indifférence, d’égoïsme, on jure pourtant le contraire. Je marche contraint et forcé. Je me méprise à en avoir mal. Je m’arrête entre deux voitures françaises mais ne parviens pas à vomir. Ça m’aurait soulagé je pense. Divertir le malaise, le détourner peut-être. L’envoyer voir ailleurs si j’y étais et je n’y étais pas. La bonne rue. Le code tapé par réflexe. Je me sers un whisky dans l’ascenseur, je n’ai pas une jolie tête ce soir, défait, septième gauche. Ils me sautent au cou, me serrent dans leurs bras et je reprends le cours normal de ma vie.

Quant aux deux autres enveloppes que m’ont remises les flics cinq heures plus tôt, elles ne portaient que mon prénom, l’autre donnait adresse et téléphone, j’ai supposé qu’elles ne s’adressaient pas à moi, que pouvait-il ajouter de toute façon ? délayer l’émotion ne lui ressemblait pas, et je les ai jetées au hasard d’une poubelle verte. Les paroles s’envolent et les écrits ne sont pas lus en quelque sorte. Ce fut une fin de soirée douce à papoter, boire et fumer. Le cours normal de nos vies.

Mourir

Mourir cela n’est rien, rien du tout, mourir la belle affaire mais vieillir, ah, vieillir, ne m’en parlez pas, ou je vais verser une larme encore, m’user la cornée, je le fais bien assez souvent, prière de mettre le ton, de chevroter en parlant, de parfois buter sur les mots, de ne finir qu’une phrase sur deux, comme si votre dentier se faisait la malle, il fallait mettre plus de pâte collante ce matin, c’est votre faute aussi, mais le voilà reparti dans son délire gérontophile, ah si vous saviez, vieillir, vous verrez quand ce sera votre tour, et ça viendra plus vite que vous ne le croyez mes chéris, beaucoup plus vite, vous ne pouvez pas savoir, on a beau s’emmerder souvent, c’est vrai, passer des centaines d’heures dans les embouteillages ou aux chiottes ou à des repas navrants, vieillir, si vous croyiez que c’est une partie de plaisir, vieillir, les artères qui se bouchent et la circulation difficile, l’érection aussi, tous les remords, les occasions manquées, la vue qui baisse, les os qui ne fixent plus le calcium et c’est important le calcium alors les os on se les casse pour un rien, on a l’air malin, plus fragiles que des nouveaux nés, beaucoup moins émouvants, on se cramponne à tout ce qui nous tombe sous la main, on a peur de glisser, d’affronter un escalier, on marche tel des débris, ah vieillir, et la mémoire qui joue des tours, de sales tours, et on connaît plus de morts que de vivants à notre âge, nos carnets d’adresses sont des cimetières aux encres pâles, nous refusons d’y faire le ménage, ce serait les tuer une seconde fois alors foutez-moi la paix maintenant, et l’insupportable dégradation quotidienne, les draps qu’on mouille et on n’ose en parler à personne, c’est ridicule, c’est honteux, ça ne devrait pas être permis, heureusement qu’on est veuf ou veuve depuis des années, qu’on n’a plus de visite, les enfants une fois par an, ils habitent loin, et on voit bien qu’ils s’emmerdent, qu’ils n’ont rien à nous dire, on parle du temps, des programmes télé ou de politique, on parle dans le vide, ils essayent de ne pas bailler à table, ils ont bien du mal, ils sont pourtant gentils, n’oublient jamais un anniversaire, toujours une carte, toujours les mêmes phrases dessus, leur ouvrir les yeux n’est plus de notre rôle, pisser au lit, se chier dessus si on ne fait pas gaffe, ou porter des poches qui puent et fuient et se décollent, les gens ne se rendent pas compte, les enfants moins que les autres, vieillir c’est dégueulasse, indigne, mourir c’est peau de balle à côté, de la rigolade. Mourir cela n’est rien, tu parles. C’est rien peut-être pour celui qui se barre et encore, il n’est plus là pour donner son avis. Le mort n’est plus un obstacle. Il ne manquerait plus que ça d’ailleurs, qu’il puisse encore pinailler, exprimer son désaccord. Le mort à la porte. Au trou pardon. Au crématorium. Mais bien plus nombreux sont ceux qui restent. Qui n’ont pas envie de mourir maintenant. Qui vont lui survivre pour quelques tours de piste supplémentaires. Acheter de nouveaux disques, tester de nouveaux restaurants. Tenter de progresser encore. Ceux qui continuent à croire en l’avenir. Qui se rappellent les exploits passés. Qui se racontent des histoires. Tu te rappelles le jour où ? Qui se téléphonent tard la nuit. Pas parce que c’est moins cher. Parce que la nuit les souvenirs remontent à la surface sans autorisation. Faire avec. Faire comme si. Partager ses douleurs. La mort des proches. Leurs rires que nous oublierons peu à peu. L’amoureux pendu dans sa chambre. Retrouvé par les pompiers en plein hiver. Les voisins ne se douteront jamais de rien. Ils remarqueront le changement de nom sur la boîte aux lettres, et encore. À moins que la concierge ne s’en mêle. La mort, les enterrements. Tout ce qui va autour. Tout ce qui rode à la périphérie, sur les rocades, les échangeurs, les voies à grande vitesse. Tout ce qu’on nous cache. Tout ce que nous ne désirons plus regarder en face. Mourir cela n’est rien, mais enterrer les gens avec qui l’on a couché et plus encore. Vie de merde. Philippe, mes pires cauchemars portent ton prénom. Vie de merde parfois.

L’ombre VIH

Comme prévu tous ses vieux potes d’Act-Up Paris sont là. Un côté paramilitaire, comme d’habitude. On ne change pas une image qui rapporte. Qui rapportait plutôt. Certains viennent m’embrasser, d’autres m’ignorent ostensiblement, je suis saoul déjà et m’en moque total. Ces derniers ne pardonnent pas mon absence totale de fibre militante, mon je-m’en-foutisme obstiné alors que Philippe fut quatre ans responsable de la commission Traitements Recherches, multipliant les contacts à l’étranger, avec les autres associations, les participations aux congrès internationaux et j’en oublie. Sa vie était en jeu, normal qu’il creuse le sujet. Rien d’admirable. Mais personne ne comprenait ce qu’un type aussi brillant foutait avec un pauvre alcoolique, malgré la beauté, tel que moi. ça les dépassait. Je n’ai jamais cherché à leur expliquer, je ne comprenais pas non plus ni n’avais envie de comprendre. C’est bien connu, ça ne s’explique pas ces choses-là. Les mystères de l’amour et tout et tout. Je me contentais de vivre l’instant présent avec lui, et raide le plus souvent. Sous le charme. Assoiffé de cul et de tendresse. Nous nous aimions, rien d’autre, et c’était bien pour nous deux, c’était génial le plus souvent. Je ne jugeais pas sa conduite, il ne jugeait pas la mienne. Quand il avait des réunions, je buvais. Quand il n’en avait pas, je buvais avec lui. Nous étions heureux ensemble. Faisions l’amour à tour de bras. Sortant beaucoup. Les voyages aussi. Jamais personne n’aurait eu l’idée de nous insulter dans la rue, nous étions trop beaux ensemble. Nous provoquions le respect, la chaleur et les sourires sincères. Trois ans de vie commune. Jamais je n’avais duré aussi longtemps avec quelqu’un et lui pareil, nous ne cherchions pourtant pas à battre un quelconque record personnel, sentimental. ça s’est fait comme ça et nous ne devions pas y être pour grand-chose. Nos chemins devait coïncider quelques temps, c’est tout. Un jour, profitant de son absence, je suis parti sans laisser explication ou adresse, j’étais certain qu’il comprendrait de toute façon. Je n’avais plus envie qu’il me voit boire. Je refusais de m’empâter sous ses yeux, de trembler au matin. Comme si j’avais honte. Ou un sentiment du même genre, de la même famille. Je l’aimais toujours mais ce n’était plus concevable. Il était temps de passer à autre chose. Continuer ce que j’avais entrepris seul. Pas de témoins pour ma perte. Ou alors des gens comme moi. Les ratés entre eux. Il a réussi à maintenir un semblant de contact, on se revoyait parfois. On se racontait nos vies et nos baises autour d’un verre, en terrasse, au printemps de préférence, puis on dînait ensemble. Je choisissais le bar, il choisissait le restaurant. Je détournais toujours les yeux quand il prenait ses médicaments, je me trouvais stupide mais ne pouvais m’en empêcher, la peur de la maladie je pense. Je le voyais décliner peu à peu, son corps changeait, son visage surtout, les effets secondaires sans doute, je ne commentais pas. Il voyait mes traits s’alourdir et ne commentait pas non plus. Respect mutuel. Sauf que mon espérance de vie dépassait la sienne haut la main. Quand les flics ont appelé, cela faisait sept mois qu’on ne s’était pas rencontré.

Dans la chapelle, alors que le corps brûle quelque part en dessous, onze cents degrés je crois, il faut bien consumer les os, la partie minérale, Don’t leave me this way suit les Bee Gees et j’éclate de rire, ça n’a rien de nerveux, certains pleurent, d’autres se tiennent par la main, chuchotent, j’éclate de rire et sors reprendre le soleil matinal. M’assieds sur les marches, souriant.  Ça lui ressemble tellement, Jimmy Somerville quand même… Je m’allume un clope apaisé, regardant les arbres, une famille se regroupant peu à peu pour la cérémonie suivante, chouette temps pour carboniser du monde, avant d’aller pique-niquer quelque part, au parc de Saint-Cloud par exemple, et j’ai envie de remercier Philippe pour cet éclat de rire, pour cette belle journée. Je m’envoie un whisky en clignant de l’œil aux oiseaux. Je n’attends pas la fin, je veux marcher dans les rues, admirer les garçons, regarder les jambes des femmes, me fondre dans la bonne humeur générale.

De retour chez moi, la jeune fille m’attend et nous nous engueulons alors que ça n’en vaut pas la peine. Certaines journées mériteraient de rester vierges de toute violence. Immaculées. Elle semble avoir préparé une petite cuillère pour me ramasser. Les Kleenex dans la poche arrière de son jean orange. L’épaule toute prête à m’accueillir, frémissante, la poitrine disposée pour que j’y éclate en sanglots douloureux. Pas un poil de spontanéité bordel. Surprise de mon allégresse apparente, je chante un vieux Polnareff sans en connaître le quart des paroles, elle n’ose attaquer de suite. Une bise, une caresse, maigre sourire, les yeux plantés au fond des miens, elle peut commencer.
– Ça va ? La question la plus bête de la Terre, je me sens agacé déjà.
– Ouais ça va, pourquoi ça n’irait pas ?
– C’était un enterrement quand même, et c’était quelqu’un d’important pour toi… Elle n’ose plus me regarder en face, tout ceci est ridicule, doit cesser de suite.
– Ouais c’était l’amour de ma vie et maintenant il est mort, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? que je suis triste et que j’ai envie de pleurer ? Raté, je ne suis ni l’un ni l’autre.
– Des fois tu parles comme si t’étais un monstre.
– Je peux te demander un service ? casse-toi, dégage, je n’ai pas besoin de toi, c’est clair ?
– Ouais c’est clair, t’es une ordure qui n’assume rien… Elle choisit l’option mutique, renfrognée. Je me sers un TGV puissance trois. Je ne lui propose rien, j’allume la télé, branche le magnétoscope. Me mets un vieux porno de chez Falcon,. Ça m’ennuie, je connais par cœur. Et ça me rappelle des souvenirs de baise affolants. Une backroom d’Amsterdam avec Philippe, 1994 ou 95, il avait cru tourner de l’œil à cause de la chaleur, de l’excitation, mélange poppers cocaïne, on ne se refusait rien et on avait raison à cent pour cent… J’attends qu’elle parte. Ce qu’elle fait au bout d’une heure non sans m’avoir préalablement insulté, puis elle claque la porte, les voisins sursautent sans doute. Je vire le son avant de boire seul, souriant, cela doit rester une belle journée, et je chantonne de vieilles scies discos d’une voix épouvantablement grave.

Jalousie pédérastique mais pas seulement

Et non pas seulement. Sinon c’eut été tout bête comme problème à résoudre. Un jeu d’enfant comme le veut la coutume. Cinq minutes montre en main. Le temps d’une pelle et d’une main au cul pleine et franche. Pas la main au cul du lâche dans la foule qui veut épater ses potes en jouant au malin avec un postérieur qui ne lui a rien demandé, non, la main au cul qui veut dire je t’aime, je te veux, je veux que tu me prennes maintenant tout de suite parce que j’en ai envie à un point, tu n’imagines même pas sinon tu serais déjà à poil en train de me lécher partout en poussant des grognements sauvages. Paradoxalement, pas une main au cul de tapette. Et la suite prévisible.

– Ça fait longtemps qu’on n’a pas baisé ensemble, ça me manque. Et merde. Cinq heures trente le dimanche matin et tous deux saouls, Alain n’a rien trouvé de mieux à m’annoncer et ça ne me surprend guère de sa part. Je souris en l’embrassant, nos langues chargées, passant une main dans ses cheveux noirs, serrant mon corps contre le sien. Une vraie gueule d’ange. Il se laisse faire sans être dupe un quart de seconde, je ne pourrai pas l’endormir si facilement. J’attends cette scène depuis un paquet de semaines. J’ai affûté mes arguments verre après verre et nuit après nuit avant de les effacer. Ou de les perdre. Ils ne devaient guère être convaincants. J’attendais que ça vienne. J’improviserai le moment venu mais ça aurait tout de même pu être un autre jour, ou plus tôt dans la soirée. Attendre, anticiper les coups mais sans trop réfléchir. Alain est un joli garçon beaucoup trop sensible, ses récurrents problèmes d’eczéma en témoignent, mais lui n’a pas à se trimbaler une amour de jeune fille fragile, de plus en plus amoureuse, de plus en plus fragile, une charmante demoiselle dont la route déviait mal à cause de nous et moi surtout. Et je refuse d’envenimer la situation d’un côté comme de l’autre. Je me bats pour notre bonheur à tous, l’équilibre alors pas question de sacrifier qui que ce soit, et surtout pas elle. À défaut de lui donner ce qu’elle désire, l’épargner le plus possible, amortir les chocs et tant pis si j’ai échoué de long en large, en travers, tant pis.

– ça fait longtemps qu’on a pas baisé ensemble, ça me manque. Réfléchir à toute vitesse. Ne pas me laisser déborder mais que lui dire et comment me justifier. De toute façon, je suis incapable d’argumenter correctement à cette heure et dans cet état. Il en est conscient, il n’a pas attendu ce moment pour rien. Il sait ce qu’il fait, il sait où il veut m’emmener et quels chemins emprunter, il est probable qu’il y parvienne sans grand effort. Je peux juste essayer de mal me défendre en esquivant une maladresse sur deux.
– C’est pas possible en ce moment et tu le sais. Faut attendre un peu.
– Combien de temps ?
– ça dépend pas de moi.
– Elle commence à faire chier cette fille. On était plus tranquille sans elle.
– Tu veux me faire une scène de jalousie ou je rêve ? sinon tu m’excuses mais j’ai plein de trucs urgents à faire maintenant tout de suite.
– T’es con quand tu t’y mets.
– Ouais et alors, ça te pose un problème ?
– C’est pas ça, c’est juste que tu me manques et que je n’ai pas envie d’aller voir ailleurs. Il continue sur sa lancée, mes yeux se ferment mais je l’écoute. J’ai envie de te baiser, j’ai envie que tu me baises et il y a cette pouffiasse entre nous et je commence à trouver le temps long. J’en ai marre de me branler. J’en ai marre de me réveiller le matin avec la trique pour personne, ça me déprime à force. J’en ai marre de dormir seul. J’ai même commencé à rêver de toi tu te rends compte ? ça doit être un signe. J’ouvre les yeux, il sourit. Ce qu’il dit n’est pas sérieux et nous le savons. Rêver de moi et pourquoi pas m’écrire des poèmes aussi ?…
– D’abord c’est tout sauf une pouffiasse, cette fille est adorable. Elle a des côtés chiants mais comme tout le monde. Je n’y peux rien si elle m’aime…
– Tu me manques… L’aveu chuchoté comme un secret d’état. Le regard baissé qui se redresse lentement vers moi, pour un peu il battrait des cils le fumier, je l’adore.
– Toi aussi tu me manques. Il sourit, me caresse la nuque tendrement. Je m’en tire à bon compte, j’ai de la chance souvent. De la chance que des personnes sachent encore m’aimer alors que moi pas toujours. Je nous suis servi deux whiskys. Santé bonheur, on a trinqué. Les autres s’étaient endormis de guerre lasse, nous laissant avachis près d’une bouteille, torses nus. Un dimanche tôt le matin, chez Hervé. Le plus génial dans son appartement, hors les talents culinaires du proprio, c’est qu’on pouvait accéder au toit sans problème, et voir le soleil se lever sur le onzième arrondissement. Aux premières loges et loin du bruit des bagnoles. En hiver, on parvenait parfois à toucher les nuages mais il fallait des doses d’alcool massives, ou le brouillard. Mais l’hiver ça glissait alors on évitait. Sauf pour les rares chutes de neige. Un grog chacun, nos grosses doudounes et on se transformait en alpinistes émérites. L’été on bronzait le matin, tous plus ou moins nus, et beaux dans la lumière, le commencement. Je nous aimais alors. Un de nos espaces de liberté favori malgré les merdes de pigeons.

– On va là-haut, c’est bientôt le soleil.
– Ok, je prends les bouteille, tu prends les clopes.
– Je te suis.

C’est nuageux, ça ne rosit qu’à peine. Nous nous allongeons sur les tuiles oranges et je le branle doucement, le finissant dans ma bouche. Son sperme est acide. Il me rend la pareille, je m’en casse un ongle, m’en écorche une phalange, j’adore ça. Un léger goût de trop peu dans l’ensemble mais ça ne sert à rien d’être exigeant un dimanche.

La fois où

Les fois où je ne n’ai pas l’impression d’être à la hauteur. Où je me sens mal à l’aise, pas à ma place, dans mon univers, les fois où je préférerais être ailleurs ou seul, tranquille. Les petits tracas du quotidien mais on oublie. On a l’habitude. On se fait une raison. Les fois qu’on ne peut pas oublier. Copier coller. Vivre avec, apprendre à en rire. Les fois où je suis minable complet. Et je le regrette bien sûr mais c’est tellement facile de regretter, ça n’a tellement pas de valeur, et ça manque d’humour. La fois où je n’avais rien mangé depuis deux jours si ce n’est plus, comment pouvais-je encore tenir debout, commander un autre verre, le vider, participer à la conversation, faire comme si de rien n’était, et mon état évoluant à grande vitesse vers le catastrophique, j’ai failli m’étaler sur le billard, interrompre la partie en cours, je dus appeler la jeune fille à l’aide, un signe désespéré de la main, il ne restait plus qu’elle au concert, un concert merdique par ailleurs, les autres avaient bien eu raison de se faire la malle, j’aurais dû partir avec eux mais la jeune fille semblait s’amuser malgré l’ambiance, ne pas la laisser seule ici, elle pourrait avoir des ennuis, c’était une de mes grandioses idées de plus, ça vous dit pas un concert ce soir, y’en a un qu’a l’air cool dans le treizième, super, cool et je l’ai appelée à mon secours et sans elle, sans la jeune fille, je me noyais dans la cuvette. Ou je me faisais virer par la sécurité. Je me faisais des films entre deux renvois tièdes, exclusivement liquides. La fois où. J’avais honte. Lui faire subir ça à elle. L’envie de mourir. Ne plus encombrer. Ne plus salir. Et elle qui me parlait doucement. Petite sœur inquiète, petite pute infirmière. Qui me faisait confiance, qui passerait l’éponge aussitôt et m’embrasserait à la fin pour me consoler. Sur le front à cause de l’haleine. Le front serait moite. Ce ne serait pas un bisou agréable mais elle s’en ficherait. Elle serait inquiète et ne se laisserait pas distraire. Elle serait parfaite du début à la fin. Mais non tu n’es pas nul, redresse-toi, regarde-moi, qu’est-ce que tu racontes, tu n’es pas nul du tout, moi je t’aime, oui et c’est bien le problème mais je me laissais faire à genoux comme en prière, trempé, dégoulinant de sueur froide, larmes réflexes, les avant-bras poissés contre la faïence crade, la colonne vertébrale parcourue de frissons se terminant à chaque fois par un haut le cœur n’évacuant plus qu’une bile âcre et jaune. Pitoyable, je me déteste. J’aurais tout donné pour être la veille ou le lendemain. Elle est à mes côtés. Elle m’aide. Elle me passe de l’eau fraîche sur le visage. C’est rien, ça va passer, bois un peu d’eau, rince-toi la bouche, essaye de te relever, ça va, tu tiens sur tes jambes, appuie-toi sur mon épaule, allez courage, on y va, ça te fera du bien de prendre l’air tu verras et j’aurais aimé qu’elle se taise, qu’elle me plante sans un regard, m’abandonne car je ne la mérite pas, je ne méritais rien et elle m’a sorti de là sans prêter attention aux regards moqueurs, aux sourires désobligeants. Je les sentais ces regards, je les entendais leurs piques à deux balles mais je m’en foutais, je voulais rentrer, dormir, fermer les yeux, m’oublier, qu’on me laisse tranquille et ne plus jamais vomir. Je veux rester avec elle. Elle qui me protégeait, nous appelait un taxi. Il est tout pâle votre ami. Il est malade, 42 rue de Charenton s’il vous plaît. Fermer les yeux, ne plus penser à rien. Le pire est derrière. Il suffit d’en être convaincu. Ça ira mieux maintenant et je pourrais faire un effort, je pourrais sourire, la remercier, trop difficile encore, attendre le bon moment pour elle et moi, surtout ne rien précipiter. J’étais blotti contre elle et grelottais, elle passait distraitement sa main dans mes cheveux. Monter jusque chez elle, quatrième étage, fut difficile. Elle m’aide à me déshabiller, à me laver les dents. Elle règle la température de la douche et me met dessous, ça me fait un bien fou, cette chaleur enveloppant mon corps, le régénérant avant de me rejoindre et de se serrer contre moi. Elle était magnifique, elle souriait. Je suis trop mal pour bander et heureusement. Je ne bandais pas, on s’est juste lavé, embrassé, caressé d’une extrémité à l’autre, shampooing douche à la cannelle, tu devrais vomir plus souvent a-t-elle osé dire en souriant de tous ses seins alors que nous nous séchions l’un l’autre dans ses immenses serviettes vert jaune rouge. Merci pour le conseil. Je plaisantais. La fois où je me suis couché dans son lit et malgré la fatigue, la nausée, j’attendais sa venue, je ne vivais plus que pour ça. Pris au piège en somme et je ne savais pas que ce serait si agréable. Car nous l’avons fait bien sûr. La fois où je me suis réveillé pour courir aux chiottes et vider le peu de liquide restant dans mes entrailles. Je transpirais encore. Une douche rapide, et froide ce coup-ci afin de me remettre les idées en place. Un café, des tartines, une clope, le corps se remettant en fonctionnement standard, je le sentais aussi soulagé que moi, la jeune fille dormait toujours et je ne savais plus quoi faire. C’est quoi ces conneries ? Elle a mis fin à mes interrogations fragiles. Laurent ? J’arrive… Écraser la clope dans le cendrier marocain et traverser pieds nus la moquette du salon. Sa voix endormie comme un rappel de tendresse. Je me penche sur elle pour l’embrasser, chaque parcelle de son corps respire la chaleur et je les caresse toutes, les lèche, les suce longuement, je n’en néglige aucune avant d’entrer en elle une fois encore et jamais une fille n’avait su m’apporter un plaisir d’une telle intensité, je n’en revenais pas, j’ai même joui. Avant de me rendormir dans ses bras, loin, très loin du monde. À mon réveil, elle pleurait sans bruit. Ça aurait pu être tellement beau tous les deux, elle a dit, mais il est trop tard… Je n’ai rien à répondre, je m’habille et sors. La fois où j’aurais pu la sauver mais j’étais aveugle. Les garçons sont minables dans l’ensemble et le pire, c’est qu’ils le savent.

Conversation sky

Elle carburait au whisky sec depuis le matin, ce n’était pas dans ses habitudes. Déjà qu’elle n’avait pas pris de douche, un geste anormal. La jeune fille n’allait pas bien ces semaines-ci, elle partait quelque peu en vrille. Rien de très violent, juste quelques menues bricoles qui ne tournaient plus rond. Je m’inquiétais sans avoir envie de le faire, je n’étais pas psychothérapeute ou assistante sociale. Le frigo d’Hervé était vide et il fallait faire des courses. En temps normal, on les faisait à cinq, avec deux caddies, formation commando. On dévalisait le rayon alcool puis Alain menait les opérations avec calme et professionnalisme. Self-control. Un garçon brillant, je ne couchais pas avec lui pour rien. Pas ce soir. Un soir d’exception sans doute. À marquer d’une pierre blanche, tout ça. Elle m’a demandé de rester avec elle. Elle avait besoin de me parler. S’il te plaît, reste. J’ai haussé les épaules, j’ai regardé les garçons partir, Alain m’a lancé un clin d’œil, il s’en tirait comme d’habitude bien. Elle a attaqué de suite. Je m’attendais au pire mais rien de grave, il suffisait d’attendre. Les yeux ouverts de préférence. Accepter ses phrases malgré l’ivresse, mon cerveau saurait trier seul. Elle avait besoin de parler, de me parler, je la respectais, et ne pouvais pas fuir, dommage.

– Y’en a marre de cette vie, on va nul part. On va droit dans le mur. Et ça vous fait rire, vous vous en foutez. Vous êtes graves. Vous êtes de pire en pire. Ouvre les yeux putain. Elles sont nulles nos journées. À quoi on joue ? c’est un putain de suicide. Il ne se passe rien. On ne vit rien. C’est toujours pareil, c’est à chier. On boit, on dort, on boit, on bouffe. Pire que la mort. Pire que des chiens. Des vies poubelles on a. Des vies de merde. C’est n’importe quoi. Quand on est saoul, on se parle et on rigole mais ça ne veut rien dire, rien du tout. C’est nul, c’est minable. C’est comme la fois où on a couché ensemble, ça ne voulait rien dire. C’est toujours pareil. On parle pour passer le temps qu’on boit. On parle pour tuer le temps et il ne meurt même pas. Il est juste perdu, comme nous. Des putains de paumés on est. Y’a pas de but, y’a rien. Y’a de la fausse tendresse. Y’a de la douceur à partir de trois grammes dans le sang. Un semblant de chaleur après dix joints. Rien à foutre, du pipeau. On est des épaves et c’est lamentable. Toi tu me dis tous les jours que tu m’aimes mais ça ne veut rien dire, tu ferais mieux de te taire. L’amour, tu ne sais pas ce que c’est. Tu dis je t’aime comme on dit bonjour ou bonne soirée ou qu’est-ce que tu bois ? une conne de formule de politesse de merde. On est toujours ensemble et on ne sait rien les uns des autres. On ne parle jamais de nous. On se raconte des blagues, on fait les mots fléchés, on commente l’horoscope, on n’a rien d’autre à se dire, c’est n’importe quoi. C’est du gâchis, c’est de la merde. Les gens autour, les voisins pensent qu’on est fou mais c’est pire que ça, on est même pas des fous, on n’a pas d’excuse, on est juste des lâches, on fuit, on vit à côté, on vit bourré, du matin au soir et du soir au matin, on se pose pas de question, on se prend pas la tête, oh non, surtout pas, on va pas se fatiguer quand même, et les semaines se suivent et les semaines se ressemblent et c’est à chier, même si c’était marrant au début, c’était presque exotique, je ne connaissais pas cette vie-là, j’ai eu l’impression d’être libre, de grandir avec vous, avec toi surtout… Le pire c’est ça. Je t’aime comme personne avant toi, et tu t’en fous, et je ne le supporte plus. J’en ai marre si tu savais… T’es une merde Laurent. T’es rien qu’une merde. Tes super formules creuses. Tes principes bidon. Du vent… J’y ai cru mine de rien. Tes théories sur la liberté individuelle, l’obligation de ne montrer que les sourires aux amis… T’es le type le plus égoïste que je connaisse. Rien ne te touche, tout te glisse dessus sans une égratignure. Comme si tu étais déjà mort. Je t’aime encore tu sais. Plus que jamais, c’est dingue. Je dois être cinglée, c’est pas possible autrement. Je comprends pas ce qui se passe. Je comprends plus rien. Je suis dans le brouillard et j’aime pas ça du tout. J’ai l’impression d’avoir perdu un an à cause de vous, à cause de toi. Tu peux pas savoir à quel point tu m’as déçue. Je me sens trompée. Ton attitude, tes silences… J’ai emménagé dans le quartier il y a seize mois. Je vous ai vite repérés à la brasserie. Vous me plaisiez mais je ne comprenais pas, je ne comprenais rien. Vous étiez là du matin au soir, ensemble, à boire, tous les jours, systématiquement. Je m’arrangeais pour me placer près de vous. Je vous écoutais en douce. Il n’était jamais question d’argent, de travail, vous saviez rester futiles quoi qu’il arrive autour, vous étiez comme des martiens à mes yeux, des putains d’aliens. J’ai pris une semaine de vacances et je me suis jointe à vous. Je vous ai apprivoisés, j’ai essayé de ne pas prendre trop de place. C’était il y a plus d’un an. Putain ça paraît loin. Ça me paraît une éternité. Un an, tu te rends compte ? c’est de la folie quand même. Le nombre de voyages, le nombre de rencontres qu’on peut faire en un an. Et le résultat des courses, c’est quoi, tu peux me le dire ? Depuis ma vie c’est de la merde, c’est n’importe quoi. Il y a de bons moments mais ça ne veut rien dire. Rien du tout. On ne construit rien. Il n’y a pas d’avenir. Il n’y a pas de passé. On est des zombies… Putain, c’est effrayant de voir jusqu’où on est descendu, on n’est plus bon à rien. C’est une catastrophe mais tu t’en branles, tu ne te sens pas concerné, tu attends que j’arrête mon cirque, c’est tout. C’est nul, c’est minable… Tu m’écoutes ? pourquoi tu ne réponds pas ? je t’emmerde c’est ça ? parle putain, j’ai besoin que tu me parles, j’ai besoin que tu m’embrasses, que tu me serres dans tes bras, que tu me dises je t’aime, j’ai besoin de toi… Parle, je t’écoute… Je t’en prie, parle…

Comme si me donner des ordres était une bonne idée, elle ne doutait de rien parfois. Je ne savais pas par où commencer. Je ne savais pas comment répondre ni même s’il convenait de répondre. Essorer le pathos en premier lieu. Le salon en était gluant. Ça puait la compassion dans tous les coins. J’ai vidé mon whisky avant d’allumer une clope. Lui ai proposé une bière, elle a fait oui de la tête, elle pleurait, ses mains tremblaient, la morve au nez pour bientôt, elle était minable. Perdait son temps. Je ne posais pas de question et je ne voulais pas qu’on m’en pose, jamais. Je n’attendais rien des autres et je refusais qu’on attende quelque chose de moi, tout le temps. Comme des principes de base. Elle essayait de tout foutre en l’air et je ne pouvais pas la laisser faire.

– Excuse-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris. Je crois que je deviens hystérique. Ça fait des semaines que je me sens sur le point d’exploser, ça devait craquer un jour ou l’autre. Et quelque part, c’est logique que ça te soit tombé dessus… Je suis désolée, vraiment. Faudrait que je prenne des vacances. Que je me repose. J’en ai marre de ce quartier, j’en ai marre de Paris, j’ai envie d’aller au bord de la mer.
– Pierre peut avoir une caravane à Perros-Guirrec.
– C’est vrai ? ça te dirait pas de partir quelques jours là-bas ?
– Si on part, on part tous les cinq, en famille. La recadrer en douceur. Avant de la remettre à sa place. De lui faire la leçon.
– Si tu veux…

Une larme coulait paisible sur sa joue tête baissée, l’instant était magique et triste, d’exception. Je me suis agenouillé devant elle, j’ai pris doucement sa tête entre mes mains pour l’amener à ma bouche, j’ai aspiré son sel, fermé ses yeux, j’ai respiré sa peau, me suis attardé dans son cou, je n’avais pas le choix, je me suis laissé faire, laisser prendre, je pleurais moi aussi, on a passé quelques secondes ou quelques minutes dans les bras l’un de l’autre, en silence. Je pensais à mon ex-mari. Son enterrement. Ceux où je l’avais accompagné. Ceux dont il revenait vieilli, les yeux rouges. Je pensais à ce qu’il ne fallait pas que je pense. Je pensais à beaucoup trop de choses pour ne pas pleurer. Je pleurais alors avec elle. Nos tristesses partagées. Les guerres commencent toutes au même endroit. Les ordres de bataille sont toujours les mêmes, et c’est presque rassurant. ça donne des repères. Il a ensuite fallu lui expliquer, mettre les points sur les i. Que surtout ça ne recommence pas, nous ne pouvions pas nous le permettre.

– Ma toute belle, il faut que tu comprennes quelque chose. Je ne te parlerai jamais de moi, de mon passé. Je n’en parle à personne. ça m’appartient, ça ne regarde personne. Mais quand je te dis je t’aime, je ne mens pas. Je ne mens jamais à ceux que j’aime. Maintenant autre chose. Si tu n’es pas bien avec nous, si ta vie avec nous c’est de la merde, dégage, va voir ailleurs. Si tu restes avec nous, c’est parce que c’est ton choix. Sinon il y a plein d’endroits autres, avec des gens biens, des gens qui t’accueilleront à bras ouverts, c’est à toi de voir… Les larmes se font rares, les sanglots s’espacent. Elle regarde le sol sa bière à la main. Je connais sa réponse à venir. Notre groupe n’apporte pas seulement la destruction, il apporte aussi confort et paresse, goût de l’immobilité, des pourritures stables.
– Je reste avec vous. Elle a voulu m’embrasser, je me suis relevé avant. J’en avais trop dit déjà. Les garçons sont revenus des courses, on a préparé ensemble le repas du soir la jeune fille et moi, on a passé une bonne soirée, et le lendemain, nous sommes sortis boire à sept heures trente.

Nous nous étions accordés une semaine pour préparer notre séjour en Côtes d’Armor (22).

Les belles quoique courtes vacances

Le premier jour il pleuvait à torrent et le second pareil. On marchait du réveil à midi, une heure, puis on stationnait au bar tabac avant de se finir au vin blanc dans la caravane, doucement. Les rares campeurs semblaient maussades, nous on riait tout le temps, pour un rien, pour la couleur d’un K-way, pour la forme d’un rocher, pour un hoquet intempestif, une flaque de boue au milieu du passage, un enfant allemand une glace à la main sous la pluie printanière. Le chemin des douaniers tous les cinq nos flasques de whisky en poche, rhum pour Pierre, personne ne nous gênait, ne polluait nos heures humides. On saluait les bateaux au loin. Pétroliers et chaluts. On se rêvait chasseurs de baleines au siècle dernier. Gardiens de phare communautaire. On imitait les mouettes et le bruit des vagues. On ramassait les coquillages. On faisait des batailles d’algues. Des châteaux de sable. La jeune fille rayonnait à tout instant et ça rendait joyeuse notre petite troupe. La gérante du bar tabac faisait la gueule à chacune de nos entrées. Les clients locaux de même. On s’en foutait, on était heureux. Le troisième jour, il n’y avait pas de vent et du soleil. Pas un nuage. La mer devint ennuyeuse et lisse, elle manquait de surprise. Les campeurs devinrent arrogants, insupportables. Installant leurs télévisions au dehors jusqu’à onze heures, minuit, jouant aux boules dès neuf heures le matin, en bermudas multicolores, ne manquaient que les casquettes Ricard de mon enfance dont je me rappelle d’étrange façon tous les détails, jusqu’à l’emplacement des coutures. Nous sommes partis plus tôt que prévu, refusant ce spectacle-ci. Personne ne nous souhaita une bonne route, un bon retour. Puis la jeune fille est devenue folle et ils ont dû l’enfermer. Au loin, à distance.

Parenthèse courrier numéro deux

Et sous l’enveloppe de calque rouge, transparent, au-delà de la citation Léo Ferré, du rectangle blanc, une carte postale grand format, pliée en deux dans le sens de la hauteur, une reproduction d’Egon Schiele, nu féminin, 189, encre noire, belle écriture, soignée, pas la moindre rature, elle a dû brouillonner comme une folle, raturer des heures durant, présentation un peu trop aérée à mon goût, je ne lui ferai pas la remarque. L’ensemble s’était froissé au fond de ma poche.

« Laurent,
je ne souhaite ni t’ennuyer ni te gêner, sois-en convaincu. Et je n’ai pas du tout envie de jouer le rôle pathétique de celle qui s’accroche et gémit et se traîne et supplie pour qu’on daigne la regarder, l’aimer un peu. J’ai trop d’orgueil pour ça…
J’ai envie de toi, je n’y peux rien. Je peux attendre que ça passe. Je peux continuer à espérer encore. Les deux alternent selon mon humeur et la couleur du ciel. Là, il est orange bleu… Je pense à toi tout le temps, toutes les heures, toutes les minutes. Quand je prends ma douche. Quand je me roule une cigarette de tabac brun. Je pense à toi quand je rêve et vice versa. Je pense à toi quand je me branle mais tu le savais déjà. Je pense à toi quand je me laisse baiser par un autre surtout s’il est compétent (je suis certaine que tu l’es davantage mais bon, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a sous la main). Je reste avec vous parce qu’ainsi je suis sûre de te voir, de t’entendre chaque jour. Plus les rares fois où tu m’embrasses, me caresses, me serres contre toi. J’adore nos rencontres à l’aube dans les salles de bain.
Je suis persuadée que tu me rejettes parce que tu as peur d’aimer. C’est dommage. J’aimerais vaincre tes craintes, je sais que je peux t’apporter beaucoup. Ok c’est prétentieux. Tu me pardonnes (je plaisante…) ? Promis, je ne t’embêterai plus (je ne plaisante pas). Quoiqu’il advienne, tu sais où me joindre. Et le reste de l’histoire ne dépend que de toi.
Je t’embrasse (si tu m’autorises).
PS : j’ai commencé une espèce de poème pour toi. Je te le donnerai quand il sera fini, et si j’ose je te le lirai. À condition que je parvienne à le faire tenir debout, il y a encore des virgules qui accrochent, un manque de souffle évident, et des tas d’adjectifs superflus. J’aimerais tant savoir écrire ce que je ressens… Bisous (encore !?) »

J’ai lu, j’ai souri, poubelle, affaire classée, dossier suivant. Non, ce n’est pas vrai. Je joue au malin mais ne le suis pas. Je ne suis pas non plus aussi aérien que je le souhaiterais. Je l’ai lue et relue et soigneusement archivée. Je la possède encore. Je la conserverai longtemps.

Bizarrement ça m’a touché, ému, remué, plus tous les synonymes possibles, je n’avais pas mon dictionnaire sous la main. Qu’une jeune fille de cette qualité m’écrive un poème m’a laissé rêveur de longs moments. Rêveur un vague sourire aux lèvres closes alors que j’écoutais Berlin, Lou Reed, 1973. C’était émouvant et ridicule à la fois. ça m’était arrivé une fois au collège, depuis j’avais su mettre les distances nécessaires. La sincérité ne saurait rien excuser. Une lettre passe encore, mais de la poésie… Alors voilà, comme je t’aime et que tu ne m’aimes pas ben je vais t’écrire un super chouette poème et comme ça ben tu comprendras que mon amour ben il est super sincère et que t’aurais vachement tort de passer à côté d’une occase pareille c’est vrai quoi t’as qu’à lire d’abord et là tu verras comme je t’aime ben oui… Pierre était coutumier de ce genre d’histoires bêtes. Il écrivait des poèmes pour les filles qui lui flattaient l’œil en attendant le reste espérait-il. Mais ça ne marchait jamais ou presque et je trouvais ça d’une logique imparable. Toute personne un poil sensée se méfie des mots réfléchis. Ce n’est qu’un travail, et toujours mensonger. On se fixe un objectif, on y passe des heures et on l’atteint, c’est nul, ça n’a pas la moindre valeur. J’étais touché quand même. Plus que je ne le pensais a priori. Je lui ai avoué d’ailleurs, le lendemain matin. Comme souvent, nous étions les premiers installés au comptoir, Rodolphe finissait d’installer la terrasse.

– C’est une belle lettre, merci. J’en ai rarement reçu d’aussi touchantes. Mais ça ne changera rien à l’histoire. Que mon refus de l’amour soit lié à la peur est probable, même si tu restes une fille, sauf qu’il s’agit d’abord de respect pour toi. Je n’ai rien à offrir, désolé. Et je ne sais plus guère recevoir non plus. Que tu penses le contraire alors que tu me côtoies tous les jours est navrant mais bon, c’est juste ton problème. Merci en tout cas. Mon discours ne semblait pas plus l’intéresser que le nombre de voitures jaunes garées rue de Charenton. Une dizaine grand maximum. La rue est pourtant longue.
– Qu’est-ce qu’on boit ? a-t-elle répondu et c’était la meilleure réponse à donner. La meilleure et la seule.
– Café, calva, avec des croissants, en attendant le poème, et j’ai éclaté de rire, peut-être aurais-je dû m’abstenir. Elle n’a pas semblé vexée, elle parcourait les événements censés survenir aux Balances de tout horizon. « L’heure des choix approche, cessez de vous voiler la face et de tourner autour du pot. » Elle a souri en me passant le journal. Les Vierges n’étaient pas gâtées aujourd’hui. « Vous traversez une passe difficile et votre entourage n’est guère en mesure de vous aider, adoptez une attitude prudente en attendant que l’orage ne passe. » Je ne voyais pas franchement le rapport. Alors j’ai attaqué cette journée en alcool, comme souvent. J’ai entamé le mot fléché aussi.

Gay Pride 2000, encore Denfert – Bastille

Lorsqu’on habite Paris, qu’on appartient à une minorité sexuelle puissante, quoique invisible hors le Marais, et que le mois de juin attaque sa seconde quinzaine, ses plus longues journées, il est des événements difficiles à contourner depuis quatre ans, peut-être cinq. Ou alors il faut un prétexte béton. Prétendre qu’on va à celle de New York par exemple, c’est tellement plus chic. Ou en Ardèche retaper sa résidence secondaire, le monde rural est à la mode. Qui se souvient qu’en pleine épidémie sida, c’est à dire avant-hier, ils étaient souvent moins de dix mille à défiler dans la rue, un médiocre République Nation, l’affaire de deux petites heures, parfois sous la pluie, les insultes des passants et des balcons, l’enjeu était pourtant essentiel à l’époque, vital mais les pédés manquaient de courage, n’allaient pas changer leurs médiocres habitudes un samedi par an. Et aujourd’hui c’est l’un des événements phares de l’année gay, l’une des plus grandes manifestations toutes catégories confondues et je ne comprend pas pourquoi, je me refuse à comprendre. Au point que les puristes la rejettent désormais. Et ils ont des arguments à la pelle, même si ces derniers sont peu porteurs, paraissent décalés, archaïques. Pas in pour un sou les garçons. Nous sommes à l’ère du fun alors pas de prise de tête, merci. C’est très aimable à vous. La Gay Pride. Ne pas oublier les majuscules… Il y est rarement question de plaisir ou de fête, on y danse généralement peu, tassés que nous sommes les uns sur les autres mais l’habitude s’est installée, c’est devenu une sorte de tradition, un rituel, surtout chez ceux ayant grandi en nos aimables provinces où la chasse au pédé s’inscrit naturellement entre les après-midi foot et les beuveries discothèques du samedi soir.

– Bon alors tu viens ou pas ?
– Bof, ça va être aussi chiant que d’habitude, ça va puer la crème solaire, on va se taper de la house minable et du musette, y’aura trois hétéros pour un pédé, je vois pas bien l’intérêt.
– Nous on part maintenant.
– Bon d’accord, je viens, soupir non feint, on ne le forçait pourtant pas.

Alain n’était pas un grand fan de la Gay Pride, c’est le moins qu’on puisse dire, forts relents d’individualisme et haine des moutons mélangés, il nous a cependant accompagné la jeune fille et moi, ronchonnant à tout bout de champ, critiquant pêle-mêle les pubs hypocrites des sponsors, même la RATP s’y était mise, elle ne manquait pas de culot, la décoration des chars, les musculeux épilés torses nus, tablettes de chocolat obligatoires, ça puait l’hormone de croissance à cent mètres, les mamies faisant des signes d’encouragement de leurs balcons, ces mêmes mamies qui auraient déshérité leurs petits-fils au premier signe d’inversion, on a beau dire, ils ont l’air gentils mais c’est pas des gens comme nous, c’est quand même des pervers, des anormaux, faudrait les soigner, les remix pourris de tubes discos déjà périmés à leur sortie, la pluie froide (dix minutes à peine), la lenteur du cortège, la vulgarité ordinaire des drag queens, la présence de politiques divers et variés, aucun extrême droite, il ne faut pas exagérer, Gay France appartient au passé semble-t-il, les pétasses descendues de leurs banlieues leurs écrases merdes au pied, l’invasion hétéro, les vendeurs de merguez et tutti quanti. Mal luné le garçon, grognon puissance dix. Bof, ça lui passerait d’ici l’année prochaine. La jeune fille et moi n’allions pas le laisser nous gâcher la fête et nous dansâmes tout le long du parcours canettes de Kronenbourg à la main, nous ne leur laissions pas le temps de tiédir, nous étions morts de soif, assoiffés de musique, passant d’un char à l’autre sans raison et riant comme deux petites folles bourrées d’amphétamines, hystériques, levant les bras au ciel à la moindre occasion. Un vrai grand moment de bonheur. Inhibitions à la poubelle, nous dansions comme des princesses. Comme des reines.

J’avais pourtant mis la jeune fille en garde mais elle n’a pas daigné suivre mes conseils de prudence élémentaire. Conseil numéro un : drague les mecs tant que tu veux, c’est blindé d’hétéros qui se la jouent cool, nous on a pas de problème avec les gays tu vois, d’ailleurs on vient tous les ans parce qu’on est cool tu vois, ouais c’est ça, des cool beaufs, on aura tout vu, tant pis si on préférerait être aveugle. Conseil numéro deux : ne drague que les mecs et envoie bouler le reste. Sinon c’est l’embrouille assurée dans cent pour cent des cas. Et ça peut dégénérer super vite. Raté. Elle a dû penser que j’exagérais. Que c’était une autre facette de mon problème relationnel avec les femmes. À sa décharge, je reconnais qu’elle était adorable. Une splendide lesbienne rousse, une fausse d’ailleurs vu l’intensité de son bronzage, ou une aberration génétique, en jean vert pomme ultra moulant, un haut de maillot de bains 95C orange, une vieille paire d’Adidas aux pieds, une sorte de déesse école grande plante, à croquer sans aucune modération. Elle dansait à nos côtés depuis un moment déjà, et bien, tous ses gestes respiraient le sexe, la température s’élevait rien qu’à suivre ses courbes des yeux, on ne comptait plus les mâles hétéros scotchés aux alentours, anéantis par son seul magnétisme, leurs nanas faisaient la gueule, tentaient sans y parvenir de les faire avancer dans l’autre sens, elles se préparaient toutes des soirées abominables… Alors que le cortège se disloquait doucement, qui s’amassant devant la tribune où les discours oiseux succédaient aux congratulations d’usage, je crois même qu’ils ont remercié la Mairie de Paris, bravo, qui remontant le cortège vers Sully histoire de prolonger le plaisir, elle est venue se coller à la jeune fille et elles dansèrent ensemble, se caressant, s’embrassant à pleine bouche, à pleine langue, joli spectacle, les jaloux et jalouses se comptaient maintenant par centaines, tant pis pour eux et elles. Alain et moi sommes allés chercher des bières dans une épicerie de la Roquette. En se tenant par la main, taille contre hanche. On pouvait le faire une fois par an sans risquer d’insultes, sans être taxé de prosélytisme, on n’allait pas se priver.
– Je savais pas qu’elle était bi ton amoureuse.
– Elle ne le savait pas non plus à mon avis. Mais elle a bon goût la petite, on pourra bientôt l’emmener à l’Entracte.
– Quelle décadence mon dieu, quelle décadence. C’est pas comme ça qu’on va repeupler la France…
– T’es con.
– Je t’aime.
– Y’a intérêt.
– Embrasse-moi, ce que j’ai fait. Les rues sentaient la crème solaire, les huiles chaudes, les flics dansaient sur YMCA, faisaient subir de drôles de choses à leurs matraques et les hétéros affolés n’en croyaient pas leurs yeux, ils se réfugiaient dans leurs caves avec leurs stocks de patates et de sucre en morceaux, paniqués, les pauvres, en prenant ses jambes à son cou il y a des tas de possibilités rigolotes mais ils ne veulent rien savoir. Paris nous appartenait, c’était magique, délicieux. On a été sage, on a pris chacun une canette de cinquante centilitres et une flasque de whisky, de quoi affronter serein le retour à la maison.

La situation à notre retour s’était considérablement modifiée, la température s’élevant désormais pour de belliqueuses raisons. L’humeur générale était au sadomasochisme non consenti. La jeune fille se prenait une dérouillée sévère, la copine officielle de l’adorable rousse n’ayant manifestement pas un sens du partage très développé. Refusant d’intervenir, nous comptions les points, émettions des réserves en cas de coup bas, d’acte déloyal, d’injure douteuse. La copine avait l’habitude de se battre, elle ne commettait que peu d’erreurs, frappait fort mais sa colère non feinte perturbait la précision de ses coups. On ne voit pas normalement quand on voit rouge, ça tombe sous le sens. La jeune fille, passé l’effet de surprise toujours présent lorsqu’on vous arrache une poignée de cheveux alors que vous êtes en train de mouiller contre et avec une superbe créature, se défendait convenablement. Pas une bête de ring mais elle se déplaçait vite, anticipait toutes les attaques. Difficile d’émettre un pronostic. Et puis, on n’avait pas d’amis avec qui parier dans la foule. Le spectacle a tourné court en trois minutes à peine, le service d’ordre de la communauté lesbienne est aussi efficace que celui de la CGT. Et encore plus mal habillé. Des copines de la copine l’ont chopée et l’ont emmenée à l’écart tout en insultant la rousse, salope, espèce de pute, elle devait leur faire le coup à chaque sortie. Une sorte de jeu pas du tout innocent. Conseil numéro deux bis : ne touche pas aux filles sinon c’est forcément les emmerdes.
– Désolé, je savais pas qu’elle était dans le coin, s’est platement excusée la rousse. Elle arborait un sourire contraint d’une non sincérité absolue, elle méritait des baffes.
– Va te faire mettre.
– Pff, pauvre fille… et l’adorable créature a rejoint sa meute. Elle réussissait le pff à merveille, elle aurait pu donner des cours. Le pauvre fille manquait d’originalité mais on ne peut pas être bon partout.

La jeune fille boitait un peu et sa coiffure était plus qu’approximative, rien de grave. Elle faisait la gueule. Je me retrouvais coincée entre deux grincheux, géniale la fin du parcours. Heureusement que ça n’allait pas jusque Nation.
– Elle m’a fait mal cette folle. Putain super la Gay Pride, je reviendrai. Et l’autre conne, je la retiens.. et du coup nous n’avons pas prolongé la soirée au Queen alors que, vêtus comme nous l’étions ce jour-là, nous aurions pu rentrer sans aucun problème, et danser quelques heures supplémentaires.
– De toute façon, le Queen c’est nul, a sobrement conclu Alain.

La stratégie de la tension

C’était début septembre et c’était la merde complète. Paris cessait d’être une ville calme et piétonne et la jeune fille commençait à faire n’importe quoi mais vraiment. Destruction grande vitesse, un aller simple. Pas de merci qui tienne. Aucune formule de politesse. Pas de pourboire non plus.

Elle ne souhaitait plus dormir, plus manger. Ou elle en était incapable. Ou ça ne lui effleurait plus l’esprit. Elle se lavait moins souvent aussi, ne se changeait qu’une fois la semaine. On balançait ses fringues dans la machine à laver lorsqu’elle s’écroulait chez l’un de nous. À son réveil, elle ne protestait pas. Elle s’en foutait. Elle taxait un jean et une chemise, un pull si besoin et basta. Commençait la journée aux clopes et au Porto. Les cheveux sales, emmêlés. Boire, fumer, boire. Tout ce qui lui tombait sous la main. Pisser de temps à autre mais à quoi bon se laver les mains ensuite ? Il était devenu peu à peu impossible de lui parler. La moindre question ou remarque lui semblait une agression alors on ne lui disait rien. Respect toujours.

Elle s’est mise à lever des mecs à la brasserie. Le premier venu. Ou le second si le premier n’était pas immédiatement disponible. Elle disparaissait quelques heures. Revenait et recommençait à boire sans un mot. Avant d’aborder un autre type, le plus proche toujours. Même les plus puants y avaient droit. Les plus antipathiques. Elle est vite devenue célèbre dans le quartier et tous les frustrés du coin ont investi la brasserie, attendant sagement leur tour. Peut-être avaient-ils mis en place un système de ticket, une liste d’attente. Ou ils la jouaient au flipper, à pile ou face. Pile je la nique, face tu la baises. Elle perdait à tous les coups… Elle ne nous en parlait pas, elle n’en gardait aucune trace. Aucune relation ne dépassait la demi-journée. Ça ne nous regardait pas disait-elle, et je pensais la même chose. Pierre a voulu me faire la morale. Le petit Pierre et sa grande naïveté : croire qu’on peut aider les autres. Elle se détruit, on n’a pas le droit de la laisser continuer sans réagir. Elle est avec nous quand même. On se détruit autrement, j’ai répondu. Elle fait ce qu’elle veut de son cul, on fait ce qu’on veut de nos foies. C’est un choix aussi valable qu’un autre. Il n’était pas d’accord avec moi, il jugeait scandaleuse ma désinvolture apparente. Les autres s’en foutaient un peu. Je disais le contraire mais ça m’inquiétait aussi. Je supporte mal les gens qui étalent leur suicide sous les yeux de leurs amis, ça manque un peu de classe.

J’appris assez vite qu’elle n’imposait jamais le préservatif. Si le type en mettait, c’était ok, s’il n’en mettait pas c’était pareil, le même tarif, zéro. Elle revenait parfois avec des traces de coups. La première fois, j’ai tremblé tel une feuille, et les larmes aux yeux de suite. J’ai bu deux fois plus, deux fois plus vite, ça ne m’a pas calmé, j’ai ajouté une poignée de Lexomyl, ça ne m’a pas permis de dormir. Je regardais sa peau. Son corps. J’avais mal et aucun antalgique ne serait efficace. Aucune pilule n’était capable d’effacer ça. Elle s’abîmait, elle laissait les porcs l’abîmer et c’était pire que tout, dégueulasse. Il devenait urgent d’intervenir et je ne savais pas comment faire. Forcément il y avait une solution. Je ne la voyais pas, c’est tout. Alors un soir chez moi, on s’est accroché. Enfin, j’ai fait ce que j’ai pu, pas grand-chose je le crains.

– T’as pas le droit de faire ça. T’as pas le droit de te foutre en l’air comme ça. Merde quoi, réagis. Fous au moins des capotes bordel. T’as pas le droit de te foutre en l’air. Putain t’es jeune, t’es belle. Tu te poses des questions. Tu cherches le vrai. T’as pas le droit de te foutre en l’air. La pauvreté de mon argumentation me laisse rêveur quand j’y repense mais c’est très rare et c’est heureux. T’as pas le droit de te foutre en l’air ai-je dû répéter une nouvelle fois.
– Je t’emmerde elle a dit, comme pour me faire plaisir. Elle regardait son verre vide.
– Quoi ?
– Je t’emmerde. Je fais ce que je veux. Ça te regarde pas. Elle venait de parler autant en trois minutes qu’au cours des trois semaines précédentes. J’étais d’accord au fond sauf qu’à la surface pas du tout. À la surface, elle se flinguait parce que je ne l’aimais pas et j’étais responsable.
– Non je suis pas d’accord. Tu m’emmerdes pas, tu m’aimes. Tu joues à m’emmerder, c’est un autre problème. Mais c’est grave les proportions que ça prend, on mérite mieux. J’ai pas envie que tu te foutes en l’air pour rien. Tu vaux cent fois plus que toutes celles qu’ils nous donnent, qu’ils nous vendent en modèle.
– Va te faire mettre, elle me regardait maintenant. Les yeux creusés comme les joues, la peau terne, grise, sale, depuis quand n’avait-elle pas mangé normalement ? depuis combien de semaines avait-elle dormi plus de trois heures d’affilée ? quand s’était-elle lavé les dents pour la dernière fois ? ou au moins rincé la bouche ? Elle était devenue laide. T’as le droit de rien dire. Elle avait raison et j’ai suivi son ordre. Elle a pris la bouteille de whisky, s’est resservie une tasse. Je me suis vautré sur le canapé. Je me sentais trembler, au bord des larmes. Elle buvait sans le moindre geste inutile. À notre contact, elle était devenue une experte de la destruction, je n’en étais pas fier, je n’avais pas envie de boire mais je l’ai suivie. Il n’y avait rien d’autre à faire.

Une heure plus tard, la bouteille vidée, elle a fait mine de rassembler ses affaires.
– Reste s’il te plaît, reste ici ce soir. Elle m’a regardé froidement, avec hostilité presque. J’étais mort à ses yeux et c’était triste à voir. Surtout que plein de choses étaient mortes en même temps que moi. Dors ici, ça te fera du bien.
– T’as une autre bouteille ?
– Bien sûr, je t’amène ça tout de suite. Et merci… J’ai bu à côté d’elle, je n’étais plus avec. C’est dégueulasse mais c’est comme ça. Faire avec. Lui ramener une bouteille.

À l’issue de la deuxième bouteille, elle est allée se coucher. Bonne nuit ma belle, pas de réponse. Tu me laisses dans la merde et je te laisse au même endroit et c’est super, sortons une autre bouteille pour arroser ça et trinquons. À ton avenir ma belle. Aux coups de bite. Aux types qui te traitent comme une moins que rien. Qui osent te frapper par méchanceté ordinaire. Aux ceintures et aux crachats. Au mépris des gens comme il faut. À tous les gestes inutiles. Tous les serments en l’air, les promesses de fidélité. Aux virus qui s’occuperont de ton cas. À l’alcool bien sûr. À ce que je n’ai pas su faire pour ton bien. À tout ce qui nous échappe. Tout est normal et tout est pour le mieux alors ne pas oublier de sourire mais j’avais de plus en plus de mal cette nuit-là, je rêvais d’autre chose, j’aurais aimé savoir combattre pour un monde meilleur, une époque moins égoïste. J’aurais aimé tellement de choses, je me suis servi un autre verre, me suis allumé une nouvelle cigarette. J’aurais aimé m’enfuir.

Quand le réveil a sonné, ni l’une ni l’autre n’avait fermé l’œil. J’avais pensé à des tas d’endroits, revu des dizaines de visages plus ou moins imaginaires, réécouté nos conversations d’avant, nos baisers tendres et profonds, nos caresses incertaines, je ne cherchais aucune direction, je me laissais simplement entraîner. Ne décider de rien, le hasard ne pouvait pas se montrer plus lamentable que moi. Un tour rapide à la salle de bains tandis qu’elle grillait sa première clope. Mon visage dans la glace faisait la gueule, sale barbe mais je manquais de courage. Faire des courses un de ces jours, acheter de la crème à raser. Tu viens ? Elle a chopé son sac pourri, m’a précédé dans l’ascenseur, sa bouche sentait le négligé, son corps en général et le cirque a repris de plus belle. Une trajectoire qui ne désirait plus se laisser dévier, faudra vous y faire les enfants. Elle n’a levé personne ce jour-là. Elle a parlé autant que d’habitude. Quand sa bière était vide, elle se contentait d’agiter son verre, de le frapper contre le zinc, marmonnant un inaudible merci quand Rodolphe le lui ramenait plein. Le lendemain, elle a levé un mec, le surlendemain cinq. Puis c’était dimanche et relâche, alcool et Rohypnol. Et le lundi, elle n’a eu aucune peine à battre son record, douze types dont certains pas trop mal foutus mais ça ne changeait que peu de chose à mon humble avis. Pierre m’a engueulé, j’ai haussé les épaules. J’ai fait mon possible. Ce n’est pas assez. Ça fait longtemps que je suis au courant ai-je répondu avec le sourire. Il a essayé d’intervenir auprès d’elle le jeudi suivant et ça n’a rien donné alors il a baissé les bras lui aussi, il a laissé faire.

Nous comptions le nombre de mecs par jour. Nous attendions qu’elle éclate en morceaux. Ce fut à la fois lent et rapide et surtout, dégueulasse.

La jeune fille et la loi

Deux fois cette année que les flics appelaient chez moi, ça battait tous les records à plate couture et ce n’était pas agréable, loin de là, c’était même inquiétant, suspect. À croire qu’ils savaient quand nous dormions chez moi, à croire que nous étions surveillés.

La jeune fille avait levé un vieux beau quelques jours auparavant et n’avait pas réapparu depuis. Je m’étais posé des questions, sans plus. Les flics m’apportèrent un sinistre début de réponse et je ne les en remerciais pas. J’étais seul chez moi quand je décrochais et j’ai décidé de ne rien dire aux autres. Elle avait déconné à cause de moi, je devais assumer seul.

Ils prétendirent l’avoir récupérée la veille au soir du côté d’Austerlitz, à moitié nue, des traces de griffures, de morsures et de brûlures sur tout le corps, cigarettes ou briquet ils ne pouvaient pas dire. Visiblement, elle avait été torturée puis violée, ou l’inverse. Ou en simultané, ils n’avaient pas l’air de savoir grand-chose. Elle ne parlait pas, elle marchait droit devant elle, semblant ne rien voir, ne rien entendre. Comme un robot vous voyez. Je n’avais jamais vu de robot à part dans La guerre des étoiles et lui non plus, ou bien des robots ménagers mais ce n’est pas ce qu’il voulait dire, je n’ai pas répondu à la question, j’attendais la suite. En état de choc vous voyez. Je ne voyais rien, je fermais les yeux, contrôlais ma respiration, surtout tenir la panique à distance, l’envie de vomir, de flinguer un voisin au hasard, ne rien laisser paraître. Ils l’avaient emmenée aux urgences de la Pitié Salpétrière où l’interne de garde avait diagnostiqué un épisode de bouffée délirante particulièrement sévère. Une heure trente plus tard, elle a disparu dans la nature. Est-ce que j’avais une idée de l’endroit où elle avait pu aller ? Pourquoi vous m’appelez ? Elle avait votre numéro de téléphone noté sur une boite d’allumettes. Ah… On se connaissait à peine vous savez, on a juste passé une nuit ensemble la semaine dernière, je l’avais rencontrée dans un bar branché rue du Faubourg Saint-Antoine, je crains ne pas pouvoir vous aider plus, je ne connais même pas son nom de famille. On n’a pas beaucoup parlé vous savez. Ah, je vois… Excusez-moi de vous avoir dérangé Monsieur, bonne soirée.

En me faisant passer pour un flic, j’obtins le nom de l’interne l’ayant accueillie aux urgences ainsi que son planning. Par chance il travaillait ce soir. ça m’a permis de garder ma colère intacte jusqu’au bout. Ligne cinq, arrêt à la gare histoire d’acheter du tabac et des feuilles, un coup d’œil pensif aux trains en partance, faudra un jour que j’aille en Espagne, que je sache à quoi ça ressemble. Me rouler une clope en vitesse, il ne fallait pas que je tremble. Que ma voix  me trahisse. Il ne fallait pas que je me montre en position d’infériorité, surtout pas, les blouses blanches m’enverraient bouler sinon. Ne pas laisser une seconde de répit. Monsieur Machin ? Oui, vous désirez ? Des renseignements précis. J’ai presque fini ma garde vous savez. Aucune importance, c’est à propos de Mademoiselle B. J’ai déjà répondu à vos collègues, elle s’est enfuie dès que. Comment ça elle s’est sauvée ? C’est un hôpital non ? Et vous avez diagnostiqué une BDA – toujours utiliser leur jargon, le A est pour aiguë – alors quoi ? C’est pas une urgence thérapeutique peut-être ? Et si elle décède dans la rue, vous y avez pensé ? Si elle retombe sur les ordures qui ont joué avec elle une première fois ? Vous êtes sourd ou quoi ? allez-y, je vous écoute. Putain, parlez quoi ! Le boutonneux en blouse blanche ne faisait pas le fier, il rétrécissait à vue d’œil, son stétho autour du cou, il était en tort et le savait trop bien. Je devinais ses prières, pourvu que le chef de service ne l’apprenne pas, sinon c’est râpé pour ma validation de stage. Une infirmière  est venue lui demander si tout allait bien, oui, oui, pas de problème, merci Brigitte. Retourne à tes perfs connasse. Va vider tes bassins et sucer l’anesthésiste… J’étais écœuré. C’était ça les gens chargés de nous sauver la vie en cas de problème grave ? des nazes, des médiocres. Et ça joue les malins, ça se pose en scientifiques, ça se croit notables et ça veut faire carrière, ça ne doute de rien putain. Et la jeune fille risquait d’y laisser sa peau. Il m’a proposé un café, je lui ai proposé d’aller se faire mettre. J’appris qu’ils lui avaient donné un tee-shirt blanc et un jean bleu, pas vraiment à sa taille mais on n’avait rien d’autre vous comprenez ? Je comprends que vous êtes des incapables, à bientôt.

Paris puait, comme d’habitude mais en pire, j’aurais aimé partir pour l’Espagne sur l’heure, m’évader loin, danser ivre au soleil andalou, tant pis pour les amis et la responsabilité mais je suis resté à quai et j’ai repris ma route, ma route de merde, l’avenue d’Italie puait, la ville entière, ses millions de connards d’habitants, la nuit puait et la jeune fille s’y promenait brûlée de part en part sans le moindre repère, sans la moindre protection et il y avait sûrement quelque chose à faire mais quoi ? Ouais c’était toujours les mêmes questions et toujours la même réponse, le même comportement de ma part. Il n’y avait rien à faire si ce n’est attendre et en attendant boire. Noyer les heures. J’ai rejoint mon appartement, Alain zappait sans conviction et nous avons fait l’amour comme une revanche sur l’horreur ordinaire, une bien belle revanche, nos pores sentaient la sueur et les alcools forts, le tabac brun.

Maison blanche, épisode un

Je regardais à demain et j’y perdais mon temps, j’y perdais mon énergie et mes sourires, mes souvenirs d’amour et de gaieté, mes nuits d’exception, j’y perdais tout ou presque mais bon, il restait l’alcool. Je ne savais pas faire autre malgré quelques efforts et mon ivresse massive, dérisoire, bières et calva, je n’éprouvais aucun plaisir. J’étais devenu une sorte de terrain miné. Les gens autour devaient le sentir. Chacun s’excusait en allant aux toilettes s’il m’effleurait en passant. Les garçons ne posaient pas de questions. Regardais à demain. Y perdais d’avance. Demain serait plus sinistre encore qu’aujourd’hui. Demain je lui rendais visite au Centre Hospitalier de Maison blanche. 3 avenue Jean Jaurès. 93330 Neuilly sur Marne. Je ne voyais même pas où c’était sur la carte, je ne savais même pas que ça existait. Je n’ai pas noté le téléphone, juste le moyen d’accès. Devoir aller là-bas, devoir m’y rendre demain. Trois heures de transport pour me sentir mal une demie-heure. Y aller la mort dans l’âme comme ils disent, et revenir dans un état pire encore. Centre Hospitalier, Neuilly sur Marne. Moi qui n’éprouvais déjà aucune tendresse pour la banlieue quelle que soit sa couleur politique et l’hôpital quelle que soit sa spécialité…

Hôpital psychiatrique de secteur

Un monde à part. Un monde où les règles sont d’artifice. Camisole chimique et narcoses. Un monde d’univers parallèles. Demain je vais la voir. Comme la dernière fois, la jeune fille me reconnaîtra à grand-peine et j’aurai mal, comme la dernière fois je ferai mon possible pour la ramener au présent. Trembler le moins possible. Ne pas élever la voix, ne pas l’effrayer. Et ne pas laisser le silence se glisser entre nous tel un mur. Même si les mots ne sont d’aucun secours. Je l’imagine à mes côtés. Son peignoir informe. Sa coiffure approximative. Le tremblement dû aux cachetons. Son élocution étrange. Son incapacité flagrante à terminer une phrase. La clope qu’elle allumera mais qu’elle ne réussira qu’une fois sur trois à porter entre ses lèvres bleues gercées. Mais si, rappelle-toi. Décrivant les lieux, les appartements. Situant les bars et les commerces de notre quartier. Résumant les conversations. Nos péripéties rigolotes ou navrantes. Le C.-V. des intervenants, et leur physique. Ah oui dirait-elle, fatiguée de l’effort fourni. Exténuée. Bonne pour la petite cuillère. L’aspirateur de table. Et il me faudra continuer encore. Elle ne dira pas grand-chose. Elle cherchera des mots sans les trouver. Comme quand elle marche. De petits pas raides et fragiles. Comme si le sol pouvait à tout instant s’ouvrir sous ses pieds. Marcher le long des murs. Les médicaments psychotropes et leurs doses massives, prétendues nécessaires. Leurs effets secondaires ou indésirables. Mais on lui donne aussi des cachets pour lutter contre les effets secondaires vous savez. On appelle ça des correcteurs. L’infirmière est souriante, presque jolie, brune aux cheveux courts, qu’est-ce qu’elle fout là, ne me dites pas qu’elle a choisi de travailler ici, c’est pourtant le cas. Elle a l’impression d’être utile, de servir à quelque chose. Elle ne pourrait pas exercer une autre profession. Malgré le salaire, les conditions de travail, la violence des situations, mais en fait elle s’éclate. Elle en a chié pour en arriver là. Contente, satisfaite, souriante. Et elle a suivi une formation d’accompagnement des familles alors elle vient me parler, sort une clope, je lui offre du feu, elle attend un commentaire de ma part mais je n’ai rien à dire, je suis trop mal, alors elle attaque sourire en tête et Camel à la main, je sais c’est toujours dur à vivre dit-elle, mais elle va s’en sortir, elle va déjà beaucoup mieux dit-elle, si vous l’aviez vu à son arrivée, vous ne l’auriez pas reconnue je pense et je ne dis rien, je n’ai rien à dire. Elle me donne quelques informations sur les traitements que la jeune fille prend matin, midi et soir, les noms, les doses approximatives, je sais dit-elle, ça a l’air impressionnant au niveau des doses, cinquante gouttes de ceci, soixante-quinze gouttes de cela, si vous ou moi, on en prenait le quart, on ferait un coma d’une semaine, mais elle en a besoin dans un premier temps, il faut tuer son délire, l’écraser un bon coup, l’expression ne me fait pas sourire, et donc les correcteurs pour atténuer les effets indésirables dont elle me donne quelques exemples en écrasant sa clope sur le béton. Il fait froid, elle rentre, les joues teintées de rouge autour d’un sourire qui refuse de s’effacer mais connaît toutes les nuances de l’empathie, au revoir, bon courage je dis, à vous aussi, merci, on se sourit, je me sens moins seul, c’est ridicule et réconfortant. Assimiler les informations. Les trier. Les ranger dans les cases adéquates. Je ne l’aurais pas reconnue au départ la jeune fille mais je la reconnais à peine aujourd’hui alors elle se situe où l’erreur ? Et les noms qu’elle m’a donnés. J’en connais deux sur sept, loin de la mention passable. Loin de la moyenne déjà. Jeter un œil au Vidal d’Hervé. Joli mot, les correcteurs. Une belle image. J’aurais préféré… J’aurais préféré tellement de choses. Que l’histoire se soit déroulée autrement. Gouttes et cachets. Dans quel état ça la mettait putain. Ce devait être important. La sortir de son délire. Lui réapprendre à marcher, manger, se laver, s’habiller, se peigner aussi, les gestes de base. Réapprendre les données fondamentales pour ensuite et progressivement la réintégrer dans l’habituel et rassurant monde des normaux, quoiqu’on puisse penser de ce monde.

Les blouses blanches ne se battaient que pour son bien, je n’avais pas le droit d’en douter une seule seconde. Leur faire confiance malgré leurs méthodes. Leurs soupçons. Leurs regards de travers, oui je sais parfaitement de quoi j’ai l’air. Leurs regards, leur calme apparent. J’essaye de les imiter tant bien que mal. Ils savaient ce qui était bon pour elle. Respectueux de la personne. Secret professionnel et relation d’aide. Objectifs thérapeutiques. Plans d’actions infirmières. Des gens bien. Je devais me greffer cette certitude directement sur les neurones. Ils ne peuvent pas se tromper ni la ni me tromper. Ça ne leur arrive jamais. Malgré la violence des soins. L’agressivité des patients. L’inquiétude des familles et des proches dans ce cas précis. Et encore, proche c’est beaucoup dire. Les considérer comme des alliés. Accepter. Ne pas commettre d’impair. Malgré les médicaments. Les doses massives. Malgré les effets secondaires. Les correcteurs des effets secondaires qui ont eux-mêmes des effets secondaires mais pour ces derniers on ne peut plus rien faire, on ne s’en sortirait pas sinon, vous imaginez, non, nous n’imaginons rien, nous subissons le spectacle impuissants, vidés alors vous argumentez pour combler le silence qui vous dérange plus que tout, vous insupporte. Demain ou dans trois mois, ça ira mieux vous verrez et nous devons acquiescer. Je devais me battre à leurs côtés, sans aucune arrière-pensée. Comment pouvais-je oser mettre leur compétence en doute ? Moi qui ne suis rien ou pas grand chose, et qui en sais moins encore.

Un autre verre, une bière, inutile de les compter, Rodolphe le faisait pour moi, barres verticales sur son carnet de notes, cadeau de son sponsor cigarette, il me payerait peut-être un verre vu que j’avais l’air très triste, déprimé mais il me faudrait refuser son offre pour éviter ses questions à la gomme. Les gens qui ne donnent que pour recevoir de suite. Sinon ils boudent. Ils ont l’impression qu’on les arnaque. Une autre bière mais toujours la même histoire. Les mêmes gestes. Je regardais à demain et…

Ne pas penser. Stopper la roue libre. Chasser les mots et les formules, les réminiscences, ne garder que l’indispensable, alcool et cigarettes, et puis après on verra bien. Mal au crâne, mal au corps. Les jambes lourdes. Fourmis à gauche. Taper le pied concerné sur la faïence. Handicaps éphémères. Il est possible que j’aie faim. Barre en haut du front. Ma bouche sent mauvais, je ne fais rien contre. Cesser de se faire des films. De revivre le pire en boucle. Se rappeler que prendre du recul est souvent une idée judicieuse. Finir mon verre. Rentrer prendre un bain, y rester une heure ou deux, perdu sous la mousse parfumée, à l’écart du monde. Demain soir ça ira mieux c’est sûr. Ne pas penser un verre vide à la main. Rodolphe s’il te plaît, merci.

J’y allais pour la voir. La tenir contre moi. Respirer sa peau et ses troubles. Lui parler, qu’elle entende ma voix. Mes paroles tendres. L’aider dans la mesure de mon possible. Qu’elle sache qu’elle n’est pas seule. Que des gens l’aiment encore. Lui font confiance. Qu’elle doit s’en sortir. Qu’elle mérite le meilleur et qu’elle l’obtiendra si elle reprend pied. Qu’elle en est capable. Essayer de l’aider dans sa ruine temporaire même si je ne m’en sentais guère capable. Elle me faisait peur aussi. Pourquoi c’est toujours les gens bien qui se retrouvent dans la merde à ce point ? Comme si la souffrance était une putain de fatalité parfois et je ne pouvais pas accepter ce genre de discours à deux balles. Sans compter mes jolies théories sur la responsabilité individuelle. L’arrogante liberté qui va de paire. On choisit nos vies, on choisit nos modes de destruction et ça ne regarde que nous mais à ce point-là ? à ce niveau de douleur ? d’égarement ? ce n’était pas juste, ce n’était pas normal putain, j’avais beaucoup trop de questions et pas assez de réponses pour ne pas regarder à demain, pour ne pas y perdre mon temps.

Maison blanche, épisode deux

L’interne de la Pitié m’avait prévenu de son placement d’office et je m’étais excusé de ma conduite, c’était l’émotion, j’étais terrorisé vous comprenez, c’est comme une sœur pour moi, et quand j’ai appris ce qui lui était arrivé, j’ai perdu le contrôle vous voyez, il comprenait, il voyait. Direction banlieue lointaine le lendemain matin. Les entrées étaient filtrées de manière rigoureuse. Juste la famille proche. Ou le conjoint et rien d’autre. Personne d’autre je veux dire. Il a fallu négocier, raconter notre histoire à peine commune. La brasserie. La tribu, et son amour, mes rebuffades, ses désordres sexuels récents. Il a fallu que je me vende et c’était une première, j’ai joué la sincérité maximale sous le regard impassible du toubib responsable. Probable qu’il me jugeait bon à enfermer moi aussi. Il n’en a rien laissé paraître et j’ai obtenu le droit de visite à titre exceptionnel. J’étais une « personne référente » selon leurs critères, je pouvais donc accéder à elle une fois par quinzaine, une demie-heure maximum. Elle ne peut pas supporter plus au départ vous comprenez, ça lui ferait plus de mal que de bien. Ils appelaient ça « secteur fermé ». Des serrures partout, des blouses blanches parfois, les peintures écaillées, le décor pénitentiaire, et l’attitude des pensionnaires, tout de raide agités, pitoyables. La sauver devait être important vu qu’ils osaient la mettre dans cet état-là. Je savais que c’était elle mais je pouvais à peine l’admettre. Elle n’avait plus rien de souple, de séduisant. Les mains qui tremblent. Incapable de prononcer trois mots d’affilée. Et quand elle y parvenait revenaient sans cesse les mêmes questions, « Alain il est vivant ou il est mort ? », « Hervé il est vivant ou il est mort ? », « Paris n’est pas détruit dis-moi » et j’apportais les mêmes réponses douces en passant une main dans ses cheveux. Elle semblait rassurée une minute à peine et puis ça repartait. Comment voulez-vous parler d’autre chose après ? comment voulez-vous garder le sourire ? Putain je me rappellerai toujours mon premier voyage retour, une heure trente au total et ses phrases résonnaient, les gens sont morts, les villes sont détruites, il ne reste plus rien et on se tue les uns les autres sans hésiter un poil de seconde et la vie c’est comme ça maintenant et les larmes dégoulinaient en silence sur mes joues et je les sentais si peu que je n’essuyais rien, j’étais ailleurs mais les personnes assises face à moi me regardaient d’un air bizarre, j’aurais voulu être mort et en rentrant, je ne suis pas descendu à Gare de Lyon, j’ai poussé jusqu’à l’Opéra et me suis enquillé les rues plus ou moins ou hasard, direction sud ouest, toutes les façades se ressemblaient, je marchais mais ça ne changeait rien. J’ai commencé à marcher plus vite, il allait bientôt faire nuit, il m’a fallu trente-cinq minutes à peine pour rejoindre ma tanière. Je me suis affalé sur le canapé, j’ai bu une bouteille entière de Black Bush sans parvenir à être saoul une seule seconde, sans rien pouvoir effacer, aucun recul et je haïssais la Terre Entière et la Terre Entière s’en foutait royalement et avait bien raison. J’aurais fait pareil à sa place. J’ai désappris le détachement de manière brutale mais bon. Faire avec. Calmer le jeu, j’avais deux semaines pour digérer l’histoire et me préparer à la rencontre prochaine. Elle irait mieux, forcément.

Je lui rendais visite à Maison blanche un mercredi sur deux, en début d’après-midi. Les camarades n’étaient pas au courant. La disparition de la jeune fille leur avait semblé normale. Rien à redire. Aucune question ne fut posée. Et c’était confortable au fond de ne plus la voir se noyer sous nos yeux jour après jour. Même Pierre n’a rien demandé et bien que je j’aie trouvé ça logique, on se protège comme on peut, je lui en voulais. Seul je connaissais l’histoire du début à la fin et seul je devais l’assumer jusqu’au bout. Ce fut une horreur. Maison blanche. Le décor déjà. Comme un avertissement. Ce putain de décor rassurant. Un piège supplémentaire. La couleur des peintures ne se laissait plus deviner que par intermittence. Les fenêtres impossibles à ouvrir dès le premier étage, et grillagées. Limiter au maximum les TA comme disaient les blouses blanches (tentative d’autolyse, joli vocable). Les cris qu’on devinait, issus de pavillons d’allure plus pénitentiaires que les autres. Faire comme si c’était un rêve, une saloperie de cauchemar. Les grandes allées plantées d’arbres et désertes. La petite guérite de béton où un fonctionnaire vêtu de blanc, déjà, contrôlait l’identité de tous les visiteurs, distribuait un plan en couleurs aux nouveaux venus. Pavillon Aurore, deuxième allée sur la gauche, le bâtiment tout de suite à droite, merci, bonne journée. Cette odeur de renfermé malsain. Urine froide plus eau de Javel. Les locaux enfumés de tabac. La pauvreté crasseuse. Tu n’étais pas à la hauteur et je le savais dès le départ. J’ai pleuré face à elle la première fois et elle ne s’est aperçue de rien.

Je regardais demain et les camarades buvaient à côté de moi sans prêter attention à ma bouderie, sans se douter de la suite des événements.

Une fois Rodolphe a cru bon de l’ouvrir, elle n’est plus avec vous Vanessa ? Elle est repartie en province, j’avais répondu. Valait mieux, elle est grave cette fille non. Occupe-toi de tes clients, ils ont soif, j’avais sifflé, à deux doigts de lui exploser le crâne sur le comptoir. Il a haussé les épaules et rien de plus. Elle est grave parce que le monde est dégueulasse à cause d’abrutis dans ton genre aurais-je pu répondre mais je ne voulais pas en parler. Je me contentais de lui rendre visite le lendemain.

Journée morte

Enfin morte, j’exagère. Journée sans plutôt. Seize heures de veille inutile. Toutes les journées où l’on n’apprend rien. Où l’on n’éprouve rien. Rien de neuf, rien de lumineux. On se contente de bouffer et boire et chier et se morfondre dans sa baignoire, on a la flemme de la rincer ensuite, et dormir et se gratter mollement les parties génitales, on s’ennuie, on baille, on s’étire, on ne sait pas quoi faire pour se désennuyer et les minutes s’allongent, on se couche et on ne dort même pas, c’est dégueulasse. Il manque quelque chose et on ne parvient pas à trouver quoi. On ne cherche pas beaucoup non plus. Envie de rien. Besoin de personne. Pas de cul et pas de fou rire, l’alcool sans l’ivresse. Un horoscope bidon. « Cessez de vous laisser distraire par les soucis de votre entourage et concentrez-vous sur les objectifs que vous vous êtes fixés, vous approchez du but », mais encore ? ça m’avance vachement leurs conneries, aucun doute. Pas l’ombre d’un soleil sur les trottoirs. Et quand bien même il y en aurait, ça me ferait juste mal aux yeux. Je ne me sentirais pas plus léger pour autant. C’est mieux la pluie. Putain j’aurais mieux fait de rester au pieu toute la journée. Spleen d’ivrogne, je supporte mal. Prendre le noir au sérieux n’est pas convenable et je ne fais rien d’autre. Journée de merde voilà. Journée à chier et je ne mérite rien d’autre. Bien fait pour ma gueule en somme.

Ça fait du bien parfois. Ça remet les idées en place. Dommage qu’il n’y ait pas d’idées.

Maison blanche dernière

Lors de ma visite bimensuelle, le médecin responsable a souhaité me rencontrer. Surpris, je l’ai suivi jusqu’à son bureau. La seule pièce aux murs propres du bâtiment. Peintures fraîches, odeur non agressive. Gros fauteuil de cuir noir. Les visiteurs ont droit au modèle qui ne tourne pas sur lui-même, et sans roulettes. Le parquet vitrifié impeccable, pas une seule rayure ou tâche. Le sous-main de cuir véritable. La traditionnelle bibliothèque vitrée chère aux médecins de tous horizons. Les intégrales de revues aux titres barbares, ordre chronologique indispensable, pas une tranche ne dépasse, aux reliures intactes mais ça fait très sérieux. Ne manquaient que les miniatures équestres mais elles sont peut-être réservées aux généralistes de province.

Le chef de service s’éclaircit la voix, pose ses mains à plat sur la vitre de son bureau, il a des mains de bûcheron, courtes, épaisses, poilues, il me regarde légèrement en dessous des yeux, ai-je une crotte de nez qui dépasse, un morceau d’omelette prisonnier dans ma barbe, je vérifie et non, aucun intrus sur mon visage chiffonné, j’ai mal dormi, mal au bide aussi, il n’ose pas me regarder en face c’est tout. Décevant, j’attendais plus d’autorité de sa part. Son cinéma m’horripile quelque peu, je sens mon agacement croître à grande vitesse. Il respire et attaque dans le même mouvement.
– Mlle B. va beaucoup mieux, vous vous en êtes rendu compte je pense. Oui je m’en étais rendu compte mais ce n’était pas une question de sa part. Simple entrée en matière. Ces gens-là apprennent les précautions oratoires plutôt que la franchise. Tourner autour du pot et en renifler la merde, ils adorent. À sa demande, et avec l’accord de l’équipe soignante dans son ensemble, elle sera transférée la semaine prochaine dans l’hôpital psychiatrique correspondant au secteur de sa famille. Là-bas, elle reprendra peu à peu une vie, disons normale, avec des permissions tous les week-ends, des activités hors de l’institution, des visites plus fréquentes et toutes les mesures d’accompagnement adéquates. Cependant, en reprenant l’historique de son délire, nous avons décidé, avec son accord bien évidemment, cela va sans dire, de vous supprimer le droit de visite. Heu… de manière définitive. Il oubliait le toussotement de rigueur mais la fausse hésitation n’était pas mal non plus. Nous aurions dû prendre cette décision beaucoup plus tôt mais comme vous étiez la seule personne à lui rendre visite d’une part, et comme vous étiez une des rares personnes à lui permettre de reprendre contact avec la réalité d’autre part, nous avons laissé… laissé couler dirais-je. Une hésitation par phrase, il se laissait aller à la facilité. J’espère que vous comprenez le bien fondé de cette décision et tout l’intérêt thérapeutique qu’elle devrait en retirer. Mon cul ai-je pensé. Mon cul et ma main dans ta gueule enfoiré. J’étale mes jambes loin devant moi. Pose mon menton au sein de ma paume droite et le regarde. J’attends. Long silence. Réfléchir vite. Il ne fallait pas lui laisser le beau rôle et les phrases d’une correction grammaticale à toute épreuve. Avec son accord disait-il, bien évidemment. Pourquoi aurais-je dû le croire ? Rester intègre. Jusqu’au bout. Jusqu’à l’affrontement. Ne rien faire qui puisse lui faciliter la tâche. Dommage que je ne puisse pas lever la main sur lui. Ne pas lui faire cadeau d’une seule minute de confort. Tant pis pour les impasses. La stérilité. Tant pis si ça m’amuse toujours autant d’affronter des connards de moulins à vent à l’heure du nucléaire, une époque antérieure m’aurait sans doute davantage convenue, j’y aurais respiré plus facilement, m’y serais déplacé de façon fluide. Time is on my side mais le pouvoir du sien et je ne pouvais pas faire grand-chose de plus, je pouvais seulement attendre. Insister en espérant qu’il ne me craque entre les doigts mais cette ordure se maîtrise jusqu’au bout des lèvres et la situation restera sous contrôle jusqu’à la fin. Je me suis roulé une clope, le regardant avec le sourire. Quoiqu’il arrive sourire. Même si j’avais plus que tout envie de le mordre, d’emporter un morceau d’oreille. Je connaissais la réponse mais j’ai malgré tout posé la question. Juste pour être sûr, ne rien regretter.
– Je ne pourrais pas la revoir une dernière fois ? je viens quand même de me taper une heure et demie de transport, ça m’embête un peu d’être venu pour rien. Jouer l’imbécile, avancer des arguments bêtes, j’avais vraiment envie de la revoir, lui parler, la tenir contre moi, je me serais mis à danser à poil sur son bureau si ça m’avait donné une chance, j’aurais même pu lui tailler une plume.
– Non, il ne vaudrait mieux pas. Je suis désolé, sincèrement, de vous avoir fait perdre votre temps, nous aurions dû vous prévenir mais, mais nous n’avions pas vos coordonnées.
– Vous avez une raison valable je suppose, une réponse toute prête, allez-y, je vous écoute, j’ai tout mon temps vous savez, je ne fous rien de mes journées alors les passer ici ou dans un RER, pour moi c’est kif, vous comprenez ? et je m’en bats les couilles de vos excuses, je veux juste savoir de quel droit vous m’interdisez de lui rendre visite, c’est clair ? Je ne souriais plus, le regardais hostile. La colère dans mes veines. Laurent fais pas le con, écoutes son laïus et barre-toi, il faut admettre la défaite et remercier ses adversaires, il n’y a que comme ça qu’on progresse serinait une petite voix dans ma boite crânienne et je savais qu’il me faudrait l’écouter…
– Mlle B. est en train de faire son deuil de sa lamentable histoire en votre compagnie, elle se détache d’une période de sa vie qui a été des plus destructrices, vous revoir ne pourrait que retarder son travail. Lamentable, le terme ne me scandalisait pas outre mesure. Destructrice non plus. C’étaient même des qualificatifs gentillets. Un poil Bibliothèque rose son vocabulaire. En même temps, je le sentais qui se retenait pour ne pas en dire plus, devenir injurieux car alors il aurait perdu l’affrontement, il serait rentré dans mon jeu et sur mon terrain, il lui aurait fallu avancer à découvert, je ne lui aurais pas laissé l’ombre d’une chance, je l’aurais mis en pièces sans une once de pitié, de commisération. Au fond, ça me rassurait plutôt d’inspirer le dégoût à ce genre de personnage. J’ai tranquillement écrasé ma clope sur l’accoudoir du fauteuil, belle odeur, discrète auréole, et suis parti reprendre le bus et le RER et le métro sans lui dire au revoir, lui souhaiter une bonne journée. Me suis calmé en balançant mon poing sur le premier tronc d’arbre qui a croisé ma route, il a encaissé sans broncher d’une écorce. La gentille mignonne infirmière n’était pas de service, sinon elle aurait droit à une main au cul, à une pelle fiévreuse peut-être, peut-être pas. J’ai jeté un coup d’œil sur les bâtiments. Toute cette misère mais je la laissais derrière moi pour ne plus y remettre les pieds, qu’est-ce que je voulais de plus bordel ? Rien, j’avais tout. Ma colère s’est évanouie. Me sentant à nouveau libre, et serein, il était temps.

Le bonheur. Elle était guérie putain, elle allait s’en sortir.

Elle saurait rattraper le temps perdu et les amours gâchés, les amours indignes. Elle cesserait de souffrir pour rien, pour personne. Pour des gens qui n’en valent pas la peine, qui n’ont jamais su lui arriver à la cheville et n’en seront jamais capables. Plus besoin de larmes, il y en a eu trop déjà, beaucoup trop, ou ce seront des larmes de joie et de rire, des larmes pour le bonheur, la félicité, ce sont les seules larmes qui te méritent. Bien joué ma belle. Chapeau bas. Je n’en attendais pas moins de ta part. Tu sais, c’est normal qu’il y ait des virages dangereux sur la route, des épingles à cheveux avec des connards pressés te collant au cul, tu les trouveras plus loin dans le fossé, et des pannes d’essence, des pneus qui éclatent à cent cinquante, des carburateurs flingués et des camions déboulant juste sous ton nez sur l’autoroute, ça fait partie du jeu, le danger a toujours un rôle dans l’histoire et c’est souvent du pile ou face, pile je casse et face tu meurs et je sors mon costume du placard mais ta destination compte plus que tout le reste, elle justifie toutes les mauvaises passes. La jeune fille allait mieux. La jeune fille s’en sortirait. Trouverait des réponses acceptables pour son monde. Elle aurait des enfants craquants, équilibrés, un gentil mari, un amant discret. Elle aurait la vie belle enfin. Elle partait en terrain connu et je n’avais plus à m’inquiéter.

Fini Maison Blanche et les blouses de la même couleur et la banlieue et ces pourritures de transports en commun parfumés à la sueur. Pauvre petite fille, ils recollent tes morceaux depuis plus de six mois, comme c’est long, l’hiver ce doit être pire encore, le froid en dehors et à l’intérieur de toi mais tu vas mieux, tu te réchauffes, c’est le principal. Moi je ne compte pas, je n’aurais jamais dû compter d’ailleurs. Tous ces conditionnels pourris. Je t’avais pourtant prévenue ma douce, mise en garde. J’aurais aimé te tenir une dernière fois serrée contre moi, t’embrasser, te caresser doucement, te masturber l’air de rien, un doigt, peut-être deux, pour l’humidité, l’accélération du souffle mais you can’t always get what you want. Je te souhaitais le meilleur et ça ne me coûtait rien. J’étais pourtant sincère.

J’ai offert une bouteille de Lagavulin à mon amant pour fêter ça, douze ans d’âge. Nous avons baisé toute la nuit ou presque. Nos muqueuses en étaient violettes, une bien belle couleur.

Une soirée comme les autres mais avec jetable

Les tiroirs à ne pas ouvrir, à garder scellés. Les vestiges qu’il vaudrait mieux savoir oublier. Laisser périr dans un recoin forcément sombre, forcément peu fréquenté. Tout ce qu’on n’ose pas balancer aux ordures, aux encombrants, par faiblesse, ou remords. Sentimentalisme répugnant. Ça ne nous apporte rien de bon mais nous le conservons sans que l’on sache s’expliquer pourquoi. Nous pouvons même passer des heures et des semaines entières à classer les documents concernés, les témoignages de nos faillites successives. Nous adorons nous serrer les couilles dans un étau souvent. Serrer jusqu’au pires limites. Jusqu’à tomber en syncope, s’exploser le poitrail. Nous aimons nous amuser d’étrange façon. Nous rechignons à brûler les signes, cela pourrait nous porter malheur, nous jouer de mauvais tours, nous sommes dans le même temps incapables de laisser le passé à sa place. Et il fallait que ça me retombe sur le coin de la gueule bordel. Toujours volontaire pour les veillées funèbres. Chaque fois prêt pour les missions d’outre-tombe, je dois raffoler du morbide. Impossible aujourd’hui de me rappeler qui a lancé cette idée saugrenue. Peut-être la jeune fille. Peut-être Alain. ça ne partait pas d’une mauvaise intention c’est certain mais aujourd’hui je regrette d’avoir regardé ces photos car depuis j’ai envie de pleurer et je ne vais plus tarder à le faire, les garçons me ramasseront à la petite cuillère en se posant des questions inutiles quant à mon état mental et je ne serai plus apte à les censurer, à les rassurer non plus, je ne serai plus apte à grand-chose. Et ne parviendrais pas à le dissimuler.

Bêtises. Saloperie de complaisance. Ne pas me laisser faire. Ne pas me laisser entraîner, contrôler l’histoire comme je contrôle mes respirations abdominales. Atténuer les chocs et maîtriser les réminiscences. Les flux d’images indésirables ne trouveront pas où s’incruster car je saurai repousser les émotions parasites, les violences superflues. Bien sûr que je saurai le faire. Je ne dois pas mettre en doute mes capacités. Je dois éviter les terrains découverts. Ouvrir une autre bière. Rouler une énième Gauloises. Du 10x13cm papier mat entre les mains. Regarder les rectangles stoïque. Ni larme ni tremblement. Je n’ai pas le droit d’être faible.

La photographie se transforme en ennemi révélateur à une étonnante vitesse, à notre insu presque. Telle personne si belle, si désirable, une de nos personnes repères s’est jetée sous le métro trois jours après, elle a choisi les heures creuses par respect des usagers, elle s’est foutue en l’air alors qu’à la superficie rien ne pouvait le laisser prévoir, on se prétendait ses amis pourtant, on avait juré de tout se dire, de s’entraider en cas de besoin. On jurait qu’on l’aimait et ça ne l’a pas empêchée de partir plus vite que prévu. Ranger le rectangle plastifié tout au fond de la boîte métallique. Tel autre est marié, il a grossi, ne s’habille plus de la même façon, ne fréquente plus les mêmes lieux, on n’a plus de nouvelles et on ne s’en plaint pas, on n’en donne pas non plus. On avait dû sympathiser pour de mauvaises raisons. Ce rectangle-ci pourrait être jeté sans difficulté mais il n’en vaut pas la peine, il est devenu aussi insignifiant que son modèle. La photographie est un excellent pense-bête pour trahisons multiples, évolutions déplorables. La photographie est la plus dangereuse alliée qui soit, elle avance toujours masquée. Toujours à la frontière. Ce qu’elle donne à voir n’a de réalité que dans notre regard et ce dernier se modifie sans cesse. Sans oublier l’approximation. Les couleurs altérées, les yeux rougis, le cadrage approximatif, les marges floues alors que dans les marges se joue le principal, nous en sommes bizarrement convaincus. On n’y pense pas sur le moment, évidemment non, on s’amuse et on réfléchira plus tard, les poses, les crépitements du flash, ça participe au délire, c’est fun, on anticipe son plaisir, concours de grimace et sourires tordus, tout ça, tout ça, nous sommes et resterons de grands enfants mal disciplinés. Le cirque d’usage. Rien de bien sincère. Rien non plus de répréhensible. Ensuite l’appareil traîne dans un coin. Lie connaissance avec la poussière de l’appartement, les débris de tabac. Ils ont sûrement des tas de choses à se raconter, ils sont nos témoins privilégiés. On finit la pellicule trois mois plus tard en mitraillant une concierge de dos ou un angle de toiture ou des nuages plus rigolos que la normale ou une dernière série de portraits faux. Le premier truc qui nous tombe sous l’objectif sans émettre de protestations vigoureuses. On emmène le jetable à la  boutique FNAC rue du Faubourg car on a chopé des bons de réduction, pas de chance ils sont périmés, ça nous le fait à chaque fois mais ce n’est jamais la même vendeuse alors ça ne fait rire personne et c’est dommage, on repart avec un ticket qui lui aussi prend la poussière deux ou trois semaines dans le salon et enfin, on file un billet, on récupère les photos et la monnaie. On ne regarde jamais le résultat dans le magasin, principe d’intimité. Principe bidon peut-être mais c’est comme ça. On se les passe à la brasserie, on autorise Rodolphe à les regarder parce que nous sommes trop bons avec lui. Parfois il ose demander un double mais on oublie de le faire et ce n’est même pas de la négligence, juste on se fout des photos comme du reste. Juste un délire sans conséquence. On rigole, on rattrape quelques souvenirs de la soirée et puis plus rien alors on passe à autre chose, on balance le tout dans une boîte à chaussures, nous ne sommes pas des fanatiques de l’album et des classements thématiques, chronologiques, pas de temps à perdre avec ces broutilles. Les instantanés retournent vite au fond des placards, ils feront des souvenirs pour plus tard, pour ceux que ça amuse de posséder des empreintes de souvenir, mais sur l’instant ils ne comptent pas plus que ça, nous ne visons pas au portrait d’art. Même si la jeune fille était d’une photogénie à toute épreuve. Que ce soit en couleurs ou en noir et blanc, à l’intérieur ou sur les trottoirs, qu’elle pose ou non. Même dans son sommeil elle impressionnait la pellicule. Pierre également mais ses clichés ne déclenchent aucune éruption lacrymale dans ma petite tête alors ça compte moins, et j’oublie de me sentir concerné.

Une soirée comme les autres mais celle-là nous en gardons les traces. Nous avons des preuves. En étudiant les vingt-neuf photographies afférentes, nous pouvons retracer l’historique des déplacements, la chronologie culinaire, l’évolution de nos consommations d’alcool, les bouteilles vides adorent traîner dans les coins inférieurs, nous savons comment s’habillèrent les personnes. Ne manque que l’essentiel. Les échanges si échanges il y eût, et la musique…

Une soirée comme les autres et sans doute l’une des moins intéressantes de l’année vu qu’il nous faut les photos pour que nous nous en rappelions. Et les photos mentent à plaisir et volonté. Arracheuses de dents. Les expressions employées sans savoir pourquoi, elles s’imposent juste. Les actes immotivés. Les larmes se refusant à couler. La bière qui ne passe pas et je repose la bouteille humide, perles de buée. La clope n’a pas de saveur, je n’en tire aucune satisfaction. Pas de sale goût dans la gorge pourtant. À n’y rien comprendre.

Putain d’inventaire…

D’accord la jeune fille grimace de bon cœur sur l’une et éclate de rire sur deux autres mais ça ne prouve rien, rien du tout, la vie en bande impose certaines formes de dissimulation, seul le corps peut s’y promener nu, sans pudeur. Perdu dans les dates. Pas le moindre point de repère. A-t-elle disjoncté une semaine ou trois mois après ? le lendemain commençait-elle déjà à coucher à tort et à travers mais qu’est-ce que ça change ? ça ne change rien bien sûr. N’a pas la moindre importance, oh non. Un peu tard pour désirer modifier les situations critiques. Sur ces images elle est belle et rigolote et sexy dans sa robe rouge et je ne la reverrai plus dans cet état, dans un contexte heureux. Pas en notre compagnie toujours. Et ailleurs, je n’aurai pas le droit de la voir évidemment non. Le non s’impose en ritournelles. Je pourrais en écrire une chanson enfantine. Hors-jeu le méchant garçon, le vilain pédé. Il me faudrait tricher et je n’aime pas ça, biaiser les règles du jeu, talquer les cartes, mentir à temps plein. L’espionner de loin. Acheter des jumelles, un téléobjectif. Et pourquoi pas des micros miniatures ? je rêve ce qui ne peut arriver. Surprendre ses paroles à la faveur d’un grand vent, d’une bourrasque soudaine. Les recueillir concentré. Archiviste aléatoire et scribe bénévole. Devenir dans sa vie une ombre protectrice. Atténuer les douleurs et prévenir les coups vaches. Expier mes fautes en quelque sorte.

N’importe quoi mais le cerveau est lancé à grande vitesse, je ne fais que subir ses délires. Je plaisante. Je fais comme si. Je ne m’amuse pas hélas. Le recul égaré quelque part.

Se contenter des bouts de papier mat. Me persuader qu’ils contiennent une part de sa vérité, une part de mes erreurs et un moyen de les compenser. Dix ans de ma vie pour une seconde chance, je troque les yeux fermés, je ne discute aucun terme du contrat et ne lis pas les notes en bas de page, je ne les comprendrais de toute façon pas, mes initiales en bas à droite parce que c’est l’usage, lu et approuvé dans la dernière case. Mais dans dix ans justement, j’aurai oublié son rire, ses intonations de voix, ses expressions favorites et ces photos pourries ne voudront plus rien dire. Les jeter sera alors facile mais elles auront été égarées d’ici là. Compter avec le sort. J’ai noté le prénom au dos, les prénoms, il me restera au moins une trace, un signe tangible, des symboles forts. Mon visage également, mon joli visage de trente années. Même si j’ai plus de charme dans la vie et je ne me vante pas, on me l’a souvent signalé. Je n’aurai pas le loisir de tout oublier.  Ne serai pas le maître de mémoire. À moins que je ne les détruise avant. Ou que je ne me détruise, ça peut aussi se concevoir. Plan de destruction à défaut de carrière. Perdu dans le temps comme dans mes actes, mes résolutions. Les issues s’amusent à me voir les rater les unes après les autres, les issues s’amusent d’un rien. Elles ont de la chance, je suis bon client. La faiblesse gagne du terrain il me semble et je ne sais pas réagir, pas tout de suite, pas maintenant, je dois payer encore, ce n’est que le début des épreuves et ma note est lourde et tant pis si les garçons ne peuvent ou ne veulent pas me comprendre. Ne pourrir que le strict nécessaire. Une forme d’inévitable. Avancer encore un peu. Si je l’ai détruite, j’ai eu tort et ne me le pardonnerai pas ces cinq prochaines années. Je vivrai avec juste. Ni moins bien ni plus mal. J’éviterais certaines ruelles, certaines expressions. Si j’ai aggravé sa chute. Si elle ne s’en sort pas mais il faut encore attendre.

Peste de l’impuissance.

Boire mais ça n’atténue plus rien, ça ne m’endort même plus. Les rues parisiennes m’indiffèrent. Ailleurs ce serait pareil. Les sodomies d’Alain me distraient parfois. Je voudrais m’oublier quelques jours. Ne surtout plus rêver.

Ranger les photos. Bien en place, bien ordonnées dans le tiroir adéquat. Penser à ne pas le rouvrir de sitôt. Le fermer à clé et égarer cette dernière peut-être. Sauf s’il m’était indispensable de pleurer quelques heures ou minutes. Tous nos organes ont le droit de fonctionner, à tour de rôle ou simultanément, souvent je les laisse choisir, je n’ai pas d’autre choix que de leur faire confiance, ils ne sauraient complètement me trahir. Même si le mécanisme physiologique des larmes je m’en fous à plein temps.

Une soirée comme les autres mais elle a pu m’y dire je t’aime, je t’aime plus que tout, je t’aimerai toute ma vie et je te ferai découvrir des plaisirs que tu ne peux même pas imaginer si seulement tu me laissais faire, aie confiance, accepte mon amour, oublie tes préjugés, mets tes peurs de côté, laisse-moi lécher ton cœur, toucher ton sexe, tu es tout pour moi et je serai tout pour toi, laisse-moi t’aimer cette nuit et j’ai pu l’envoyer promener méchamment avant d’aller sucer Alain dans les chiottes, avant d’avaler son sperme tandis qu’il pressait ma nuque un poil trop fermement, elle a pu penser à m’écrire des poèmes avant de renoncer, elle a pu me haïr, me souhaiter les pires horreurs, les plus tristes dégradations, elle a pu tellement de choses et ces richesses me sont désormais refusées, invisibles. Je n’aurais pas su les saisir. Pas le bon code et présentation incorrecte. Serrer les dents comme les poings. Contrôler ma respiration. Comme si ma petite personne pouvait encore avoir la moindre importance… Un peu de calme, les garçons ne vont pas tarder à débouler. Un œil au miroir, j’ai souvent vu pire et tout va bien.

– T’es resté là, je te croyais au bar, qu’est-ce que tu foutais ?
– Rien, je classais des vieux trucs.
– T’as les yeux rouges ma puce.
– Ouais, c’est la poussière, faudra que je passe l’aspirateur.
– Salauds d’acariens… Alain m’embrasse les paupières, passe un bout de langue sur mes cils et je voudrais le serrer dans mes bras, le serrer fort, longtemps, le serrer comme je n’ai jamais serré personne, un coup à lui péter deux ou trois côtes, à lui enfoncer le sternum mais il ne sentirait rien, submergé par mon besoin d’amour tendresse, me laisser aller quelques minutes, lui balancer tout ce qui me noircit le cœur, me parasite la tête mais je n’en fais rien, prétends l’épargner, m’arrête comme d’habitude à mi-chemin. Pourquoi aller jusqu’au bout quand l’arrêt à la frontière économise mes efforts et je rejoins Hervé à la cuisine pour ranger les courses.

Paris, 2000 – revu et abrégé à l’automne 2014

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