Tu ne regrettes pas ?

Tu ne regrettes pas ? elle demande. Qu’est-ce que tu veux répondre à ça ? Comment ne pas tomber dans la banalité et les lieux communs ? Se vautrer dans les formules toutes faites ? Je n’ai jamais ce genre de discussion, avec personne. Je ne parle jamais de ce que je ressens, de ce que j’espère, de ce que je regrette. De mes envies. De mes peurs. Aussi loin que je me souvienne, mais j’ai tendance à oublier facilement, je n’ai jamais eu ce type de discussion. Je reste à la surface. Le plus possible. Les maladies des enfant et leurs résultats scolaires, la bêtise crasse des politiques, la laideur de l’architecture contemporaine, le retour des vinyles à la Fnac. Je peux parler cinéma aussi. Ou littérature. Musique. A vingt ans, je ne savais pas parler et j’ai appris. Par contre les discussions sur la vie, le passé, l’avenir et toutes ces sortes de choses, c’est pas mon truc. Je n’aime pas spécialement ma vie et j’aime encore moins en parler. Je ne vais pas me plaindre quand même, je ne suis pas tombé si bas… Je sors un truc bateau même si j’essaye d’être un minimum sincère, je lui dois bien ça. Je crois. Je ne lui dois rien. Depuis le temps. Vingt-cinq ans. C’est de l’histoire ancienne. Je suis content de la voir bien sûr. Je suis heureux d’entendre sa voix. De suivre ses mains lorsqu’elle allume une autre cigarette et ses yeux sont toujours aussi beaux mais ça reste quand même un vieux truc qu’on fait remonter à la surface tous les six mois parce que ça nous occupe et ça nous fait un peu plaisir sauf que ça n’a rien de vraiment réel, rien qui compte dans nos petites vies respectives d’aujourd’hui. Et ça nous va très bien comme ça. Je crois.

Tu ne regrettes pas ? elle demande alors que nous entamons notre deuxième bière ambrée et notre septième clope. Je réponds que je regrette d’avoir fait du mal aux gens que j’aimais et je pense à elle évidemment et elle le sait mais que ça ne sert à rien de regretter quoi que ce soit, j’ai fait ce que j’avais à faire sans me soucier des conséquences parce que j’avais besoin de faire mes erreurs, c’est tout. J’étais un gosse. J’avais 24 ans, je ne savais rien, je ne comprenais rien, et j’étais tellement persuadé du contraire, tellement arrogant, c’est terrifiant avec le recul . C’était ma première femme. Elle m’a tant appris. Tant apporté. Je ne lui ai jamais dit je pense. J’ai oublié. Il est trop tard maintenant mais sans elle jamais je n’aurais su vivre. Aimer. Voyager. Pas que je sois très doué de toute façon mais grâce à elle, j’ai su un peu vivre quelques années. Ça n’a pas de prix une telle chance, une telle rencontre. Et j’ai tout brisé de façon dégueulasse. Je ne lui ai pas laissé le choix. C’est comme ça. Je regrette évidemment. Bien sûr que je regrette, j’en ai pleuré des nuits et des journées entières à me traiter de tous les noms, j’ai passé des années à regretter, à penser à elle, à fantasmer l’avenir qui nous attendait ensemble si j’avais été moins odieux, nos voyages, nos projets, nos enfants, et puis j’ai arrêté. Je n’avais pas tellement mieux à faire mais tout passe. Les émotions s’émoussent et on finit par ne plus rien ressentir si ce n’est un ennui presque confortable. C’est comme la musique. C’est comme le cinéma. Il y eut une période où certains films, certaines chansons savaient me transporter ailleurs. Savaient donner à mes heures une intensité incroyable. Maintenant ça meuble mon ennui, c’est tout. Tu ne regrettes pas ? Je regrette de t’avoir fait du mal mais ça ne sert à rien de regretter, j’ai fait ce que j’avais besoin de faire. Fallait que je grandisse. Que je couche avec d’autres femmes. L’idée débile que c’est bien de coucher avec plein de femmes. Alors que la plupart du temps ça n’a aucun intérêt. Non je ne regrette pas je dis, ça ne sert à rien.

Et si je devais être honnête, si je devais parler franchement, alors oui bien sûr je regrette, évidemment, je ne peux pas faire autrement, je regrette toutes les journées et toutes les nuits entre 16 et 22 ans. Cette ridicule et longue période où je me sentais mal tout le temps, où je n’osais rien, où je me réfugiais dans les films pour surtout ne pas vivre. Je regrette ma ridicule tentative de suicide en 1994. Je regrette d’être parti en vrille à l’automne 1995. Je regrette 1996. Je regrette de ne pas avoir su affronter 1996 seul. D’avoir entraîné cette pauvre fille qui elle aussi m’a aimé et franchement pour le coup, là je ne le méritais pas. 1996. Ces hôtels miteux et hors de prix, je ne sais pas comment j’ai tenu le choc. Et je regrette de ne pas avoir commencé le karaté enfant. D’avoir attendu 45 ans pour m’offrir une guitare électrique. De ne pas avoir monté de groupe punk au lycée. Je regrette de ne pas avoir embrassé cette fille en troisième qui souhaitait m’embrasser, une petite brune aux cheveux courts et au visage rond, j’ai oublié son prénom depuis des décennies mais je me rappelle son visage, et si je l’avais embrassée, ça aurait été moins dur ensuite je crois. Je regrette de ne pas être allé à la Châtre voir cette petite brune frisée qui adorait les Violent Femmes, on s’était rencontré en Angleterre, on avait échangé quelques lettres, quelques cassettes, mais j’avais eu peur.J’ai prétexté une panne de bagnole. Abruti. Elle était belle, elle méritait mieux que moi. Je regrette. Évidemment. Tout ce temps perdu. Tout ce que je n’ai pas osé. Toutes ces jeunes femmes à qui je n’ai pas osé adresser la parole et ça continue. C’est de qui déjà la formule, ça ne change pas un homme, ça vieillit ? Je n’ai pas changé. J’ai un peu appris à supporter ce monde. Me déplacer me fait moins mal aujourd’hui. J’ai un peu appris à faire attention aux autres et c’est à elle que je le dois. Je ne sais pas comment lui dire simplement, alors je ne lui dis rien. On se met à parler séries. Comme si j’en avais quelque chose à faire des séries…

Un bar un vendredi soir, il pleut à verse, nous enchaînons les clopes mais nos bières durent longtemps. Vingt ans sans te voir, sans savoir ce que tu devenais, si tu vivais encore, si tu avais des enfants, si tu étais heureuse, vingt ans sans savoir quoi que ce soit, ça a été long mais on s’habitue et ces dernières années, j’y pensais de moins en moins. Tous les deux ou trois ans un soir seul saoul à la maison, il m’arrivait de te googler et je ne trouvais rien mais je n’étais même plus sûr de l’orthographe de ton nom. Je regrette tous les jours et ça n’a plus d’importance, nos vies sont devenues autres. On ne s’en sort pas si mal. Je crois.

Issoudun, octobre 2019

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *