Archives du mot-clé 2001

abécédaire (nouvelle)

ABDIQUER

La tentation est forte et ne cesse de grandir chaque jour, chaque nuit passée sans toi, la tentation s’obstine et m’obsède, comme un rap lourd, menaçant, un refrain bancal, des rimes approximatives, les basses résonnent et il ne sert à rien de lutter, la tentation est forte et moi je ne le suis pas mais alors pas du tout et ça ne va pas en s’arrangeant, bien au contraire. Les nuits s’allongent, je ne les aime pas. Elles sont froides, tristes. Elles sentent l’inutile. Les fins de mois ou de manifestation. Les contrôleurs SNCF en période de grève. À peine si elles existent mes nuits maintenant. Et les journées pareil sauf que le soleil y brille de temps en temps et c’est toujours ça de pris. Parfois même il réchauffe. Je m’allonge torse nu sur le plancher disjoint et ne m’endors pas et ne pense pas non plus. Je reste planté là, je n’ai rien de mieux à faire. Nul part où aller vraiment. Continuer la lecture de abécédaire (nouvelle) 

L’océan

C’était le 12 janvier dernier, j’ai noté la date sur mon agenda. J’y note beaucoup de choses, à l’encre noire. Rapports sexuels, rendez-vous professionnels, engueulades, restaurants, dentiste, films etc. Je les conserve depuis mes 20 ans même si ma compagne trouve ça ridicule. Il m’arrive de les feuilleter parfois. 12 janvier 2001, un vendredi. Il devait faire froid, il pleuvait sans doute et j’étais allé seul au cinéma, la nuit, elle ne voulait pas m’accompagner. Faut dire que niveau cinéma, on n’a pas exactement les mêmes goûts. Elle aime bien Rohmer, les Straub, ce genre de choses. Les films en version originale. Elle ne comprend pas quel plaisir je peux bien trouver à mes « grosses daubes ricaines » comme elle dit. Mais pour moi, le cinéma c’est ça. Continuer la lecture de L’océan 

Grand un

Grand un regarder le monde et se persuader tant bien que mal que nous en sommes partie prenante. Qu’importe si ce n’est qu’à moitié vrai. Qu’importe si nous préférerions vivre en marge pour de bon. Nous avons tant refusé que nous n’en sommes plus guère capables en semaine. Du lundi au vendredi, de 9h30 à 17h30. Une heure pour déjeuner.

Il y a les réflexes conditionnés. Rentrer chez soi, retirer ses pompes, ouvrir une bière, allumer la télé. Changer de chaîne, opter pour le moins insultant. Essayer un peu d’oublier.

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À Venise

Je sais, j’aurais pas dû, c’est mal. Mais sur l’instant, j’ai eu l’impression qu’elle ne me laissait pas le choix. Ce n’était pas dans ses habitudes d’ailleurs… Et puis merde quoi, elle l’a bien cherché après tout, elle est autant responsable que moi dans l’histoire car enfin ça faisait cinq ans que je m’écrasais dans mon coin, que je veillais à ne pas prendre trop de place, cinq ans que je préservais sa précieuse liberté et que je payais les factures, cinq ans que j’allais bosser tous les jours, lever à 6 heures, une heure de transport aller, une heure retour, un boulot à la con d’ailleurs, cinq ans que je faisais les courses, la bouffe, le ménage, cinq ans que je lui offrais des cadeaux, des voyages, cinq ans que je l’invitais au restaurant et tutti quanti. Et pour quel résultat ? Continuer la lecture de À Venise 

Pour nous

Pour nous ce n’est pas facile tout ça, c’est loin d’être gai. Le monde normal. Niveau d’études à peine secondaire. Troisième plus zéro. Les standardistes. Les aides-soignantes. Les caissières. Les femmes de ménage. Les serveuses. Les contractuelles et les hôtesses téléphoniques. Les CDD à temps partiel, horaires flexibles. Les studios de vingt mètres carrés, pas de baignoire ni de terrasse, pas non plus de cuisine américaine, au mieux l’ascenseur et une concierge, souriante parfois. Continuer la lecture de Pour nous