Archives du mot-clé travail

En attente

Ils sont là, à portée de main. Lorsque je parviens à freiner un peu, lorsque je me repose sans musique et sans livre, je sais qu’ils sont là, en position d’attente. Il y a eu Adulte hôtel. J’avais pris un mois pour tout cracher puis des mois à revenir dessus, page après page. Je le portais depuis longtemps. Des années. Je ne l’ai jamais relu, je ne sais pas ce que ça vaut comme on dit, et je ne parviens pas à m’en moquer tout à fait. Un roman. Écrire un bon roman. C’est dérisoire et pourtant je ne désire plus grand chose d’autre. Composer une ou deux chansons peut-être. Reprendre sur scène 30 seconds over Tokyo

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en train, 2017

Les indications entre crochets visent à faciliter la lecture. Les trois points entre crochets signalent des coupures dans le texte de départ.

16/01/17, 20h30, hôtel Kyriad face à la gare, Rennes

C’est un carnet petit format (A5), couverture rigide, épaisses, et spirales, papier recyclé – le logo est à chaque page -, offert par Open éditions lorsque pour eux, j’ai évalué une revue afin d’aider à décider si oui ou non cette revue pouvait être hébergée sur revues.org. Ça fait partie de mon boulot. J’ai reçu à mon domicile les trois derniers numéros imprimés, un stylo bille bleu, et ce carnet. Il comprend entre 60 et 70 pages. Je n’ai pas compté, ce n’est pas indiqué. C’est un carnet, c’est une contrainte. À chacun de mes déplacements professionnels, l’avoir sous la main et brique après brique, le remplir. S’obliger chaque fois à noter ne serait-ce qu’une ou deux lignes. Ce n’est pas un journal. C’est un carnet de notes en mouvement. Continuer la lecture de en train, 2017 

Ascension sociale

Quoi qu’il arrive, si tu ne trouves pas de boulot, si tu dois coucher pour éviter les ennuis ou augmenter ne serait-ce qu’un tout petit peu tes chances d’atteindre ton objectif, avoir un poste, quoi qu’il arrive donc, si tu tombes dans l’alcool et les tranquillisants à haute dose pour enfin parvenir à voler quelques heures de sommeil, quoi qu’il arrive, c’est de ta faute. Tu es grand, tu es responsable. Tu es un individu rationnel, tu connaissais les probabilités de réussite. On t’avait prévenu quand même. On t’avait mis en garde. À plusieurs reprises. Oui. Ne fais pas l’étonné. Ne feins pas la surprise et surtout, surtout ne joue pas l’indignation. Tu n’es plus un gamin. Épargne nous les « c’est pas juste », le cinéma en mode geignard. Il fallait écouter. Il fallait te taire et écouter.
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Faire du chiffre ou prendre les armes

à Claire, à Silvia

J’ai été recruté au CNRS car j’avais su faire du chiffre et vendre mon produit. Faire du chiffre signifie pouvoir aligner au bout d’un temps donné x publications dont x’ en anglais, y communications dans des colloques dont y’ dans des colloques dits internationaux et z contacts dans des milieux disciplinaires donnés. Mais le bilan ne saurait suffire, reste à vendre le produit. Un.e bon.ne vendeur ou vendeuse est apte à vendre un anti-acarien pour moquette à une personne dont le plancher est en parquet. Un.e chercheur ou chercheuse au CNRS est capable de vendre un projet sur Genre et gouvernance locale dans les Suds à des personnes travaillant sur Les syndicats patronaux de 1968 à 1973 ou l’Alphabétisation des adolescentes racisées issues dans les quartiers en voie de gentrification. Du chiffre et de la vente.
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ethos de classe

et lorsqu’au repas de l’amicale des locataires ou dans un concert ou plus généralement chaque fois que je ne suis pas dans un contexte universitaire et donc lorsqu’on me demande et toi tu fais quoi ? je réponds que ça fait un an que je suis chercheur au cnrs. je ne réponds pas chercheur au cnrs. non. et comme je dis depuis un an et que je commence à marquer, on me demande ce que j’ai fait avant et là je déroule le cv connu par cœur, aide-soignant pendant 8 ans, formateur pour adultes pendant 7, j’ai repris mes études en L3 et voilà. et je sais que c’est ridicule parce que ce n’est pas totalement vrai, ce n’est pas un beau parcours, c’est juste une anomalie. après le bac, j’ai saboté mes études les unes après les autres, ça n’a rien de glorieux. Continuer la lecture de ethos de classe 

Patriarcat, pulsions et pilules roses

Essai de réponse à une amie qui ne comprend pas pourquoi j’en veux aux hommes. Puis ça dérape…

Lorsqu’il m’a demandé si j’avais des pulsions suicidaires, oui, je crois que c’est l’expression qu’il a utilisée, il n’a pas parlé d’envie de mourir ou d’envie de mettre fin à mes jours, il a parlé de pulsions suicidaires, et au pluriel, comme si on pouvait souhaiter mourir plusieurs fois et j’ai spontanément répondu non mais c’est parce que la question était mal posée. Les pulsions sont ce qu’il y a de pire en nous. Les pulsions masculines – dont je ne crois pas dix secondes qu’elles soient innées, naturelles ou universelles mais dont je sais au contraire qu’elles sont des constructions sociales qui se maintiennent d’autant plus facilement qu’elles profitent aux hommes et confortent leur domination – sont le viol et la violence. Et l’ambition n’est guère qu’une forme domestiquée de ces pulsions dans la mesure où la réussite professionnelle élargit le champ possible des conquêtes sexuelles – que l’on parle de conquête n’est pas anodin, il y a les chasseurs d’un côté et les proies, la viande de l’autre – et rend socialement acceptable le mépris de classe le plus abject. Continuer la lecture de Patriarcat, pulsions et pilules roses 

Brave/lâche garçon

C’est formidable, c’est génial, je peux être fier de moi, de mes actions, de mon attitude, la morale est sauve et je ne culpabiliserai pas et ne serai pas gêné la prochaine fois que je la croiserai et ne ferai pas d’erreur pour essayer de remettre ça, c’est formidable, oh oui, et je suis un lâche, je suis un gentil mari fidèle et c’est vraiment formidable. Je ne m’en lasse pas. Si on se lance pas des fleurs, qui le fera ? Continuer la lecture de Brave/lâche garçon 

BAFA GB

C’était le troisième été que je bossais en Angleterre pour l’Unnedi. Séjour dit linguistique, ça fait plaisir aux parents. Ça les motive au moment de signer le chèque. Parler anglais est indispensable dans le monde actuel, ce genre de baratin. Les gamins, dix à dix-huit ans, étaient deux par famille d’accueil. On les récupérait le matin à neuf heures, ils retournaient chez eux à dix-sept. Il y avait des journées faciles : Londres, Brighton, Portsmouth. Là, tout était prévu, les lieux à visiter et les horaires des dites visites, les points de ralliement et de pique-nique, il n’y avait qu’à suivre le mouvement en les surveillant du coin de l’œil. Qu’ils n’aillent pas faucher des babioles ou se faire écraser. Le week-end, ils restaient en famille. Ce devait être les seuls moments où ils alignaient trois mots d’anglais. Continuer la lecture de BAFA GB 

Valérie le 27 mars 2000

Je m’use les yeux à tes courbes. Les prétextes n’ont pas manqué. Mes absences non plus. Tu t’en moques et j’aimerais savoir t’imiter. Cela dure 2 à 3 semaines où chaque jour je pense à toi. Te sachant proche. Cinquante mètres à peine. Première rue droite. Premier bar sur la gauche. M’interdisant de descendre boire. Et ce soir je craque pour ne regarder que ton corps jeune. Lisse. Tu ne t’en aperçois même pas. Tu me remarques à peine, plus transparent qu’abattu. Tu joues au baby-foot.

Quand j’entre dans le bar pour la première fois depuis x temps, tu te jettes à mon cou, réjouie, « tu nous as manqué, t’étais où ? », « j’étais ailleurs », puis tu disparais, et je ne t’entends plus de la soirée.Tu es adorable et je te regarde. Avec d’autres. Avec les autres. Je suis comme eux. Je ne vaux pas plus. Vider mon verre avant de partir. Le payer aussi. Continuer la lecture de Valérie le 27 mars 2000 

Conseiller clientèle

D’habitude Cathy me refilait des missions d’aide-soignant normales. J’arrive, repère les vestiaires, j’enfile blouse et sabot, me présente au poste de soins, un tour de service rapide histoire de repérer les lieux clés, poubelle, tisanerie, coin fumeur, et c’est parti, je vais laver des culs et faire des lits, surveiller une tension parfois, ou donner un cachet. La mission tranquille, je l’accomplis avec le sourire et à la fin de la journée 400 balles tombent sur mon compte, tout le monde est content. Là, elle a commencé par me poser des questions inhabituelles. Si je me débrouillais avec un ordinateur. Si j’avais l’habitude de répondre au téléphone. Si je m’y connaissais en étui pénien et en stomie. Si ceci si cela, j’ai bien sûr répondu oui à toutes les questions – je ne mentais d’ailleurs pas – et le jeudi suivant, je débarquais à la Défense, grande arche, 20ième étage. Ça me changeait de la banlieue lointaine, réveil pour 5 heures, une heure de train plus métro, une demi-heure de bus. Continuer la lecture de Conseiller clientèle