Archives du mot-clé 2003

d’une semaine l’autre

SAMEDI

Prendre la voiture et regarder l’heure, putain c’est pas vrai, avant d’ouvrir la vitre et d’élever la voix, mais magne-toi bordel, qu’est-ce que tu fous ? on a rendez-vous à quinze heures trente, son visage apparaît à la fenêtre, ça va, t’excite pas, j’arrive, et lui se retient pour ne pas la traiter de tous les noms, il en a envie mais il la ferme, il refuse de rentrer dans son petit jeu, il sait très bien où elle veut en venir. Et ce dont elle est capable. Il a l’habitude. Soupire. Reste calme mon grand, respire tout doucement. Amplement. Oui, c’est bien. Bientôt trois ans que ça dure, il commence à la connaître. Elle a toujours le dernier mot, ça n’en vaut pas la peine. Et puis, quand elle boude, inutile d’espérer baiser. Déjà que souvent, elle se défile. Continuer la lecture de d’une semaine l’autre 

Deux heures AM

Il est deux heures dans la cuisine. J’y fume une cigarette, j’y bois un verre d’eau. C’est toutes les nuits pareil. Elle dort tournée contre le mur et, lassé d’attendre, je me lève sans bruit. Me déplace sans lumière. Ça dure une heure ou dix minutes, je réfléchis. La cour est moi sommes calmes. Je pense aux amis que je n’ai pas vus depuis des mois, je ne leur ai pas non plus donné de nouvelles. Il faudrait les appeler mais demain je n’y penserai pas, demain j’aurai mieux à faire. Ce n’est pas un problème d’habiter chez elle, de vivre à ses côtés. Ce n’est pas gênant de rêver la vie des femmes qui m’ont quitté. Et ce n’est pas grave le manque de sommeil.
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Auchan

Une version courte a été publié sur ce blog ici : http://devierlestrajectoires.net/jevite-aujourdhui/

La vie. La vraie. Celle des supermarchés. Celle qu’on nous a promis. La vraie vie. Tu parles. Tu n’écoutes pas. Tu as peut-être raison. Tu as peut-être tort. Ça ne change rien. Pour personne. La vie dont on se moque à défaut de pleurer. Ne pas baisser les poings face à l’ennemi. Ne pas non plus baisser la tête. Les apparences et les formules de politesse. La vie dont on a rêvé mais ça ne se passe pas comme prévu. Manger travailler dormir et de temps à autre se prétendre amoureux. Continuer la lecture de Auchan 

BAFA GB

C’était le troisième été que je bossais en Angleterre pour l’Unnedi. Séjour dit linguistique, ça fait plaisir aux parents. Ça les motive au moment de signer le chèque. Parler anglais est indispensable dans le monde actuel, ce genre de baratin. Les gamins, dix à dix-huit ans, étaient deux par famille d’accueil. On les récupérait le matin à neuf heures, ils retournaient chez eux à dix-sept. Il y avait des journées faciles : Londres, Brighton, Portsmouth. Là, tout était prévu, les lieux à visiter et les horaires des dites visites, les points de ralliement et de pique-nique, il n’y avait qu’à suivre le mouvement en les surveillant du coin de l’œil. Qu’ils n’aillent pas faucher des babioles ou se faire écraser. Le week-end, ils restaient en famille. Ce devait être les seuls moments où ils alignaient trois mots d’anglais. Continuer la lecture de BAFA GB 

Conseiller clientèle

D’habitude Cathy me refilait des missions d’aide-soignant normales. J’arrive, repère les vestiaires, j’enfile blouse et sabot, me présente au poste de soins, un tour de service rapide histoire de repérer les lieux clés, poubelle, tisanerie, coin fumeur, et c’est parti, je vais laver des culs et faire des lits, surveiller une tension parfois, ou donner un cachet. La mission tranquille, je l’accomplis avec le sourire et à la fin de la journée 400 balles tombent sur mon compte, tout le monde est content. Là, elle a commencé par me poser des questions inhabituelles. Si je me débrouillais avec un ordinateur. Si j’avais l’habitude de répondre au téléphone. Si je m’y connaissais en étui pénien et en stomie. Si ceci si cela, j’ai bien sûr répondu oui à toutes les questions – je ne mentais d’ailleurs pas – et le jeudi suivant, je débarquais à la Défense, grande arche, 20ième étage. Ça me changeait de la banlieue lointaine, réveil pour 5 heures, une heure de train plus métro, une demi-heure de bus. Continuer la lecture de Conseiller clientèle 

Tireur de cables

Quand je me suis inscrit à l’agence d’intérim, j’ai été on ne peut plus clair :
– J’accepte n’importe quoi et je suis disponible 24 heures sur 24. J’avais désespérément besoin d’argent. Je venais d’abandonner mes études et l’appart de mon ex, ma piaule d’hôtel coûtait 3000 par mois et je n’avais droit à rien. Pour manger, je fouillais les poubelles et pour fumer, je scrutais les trottoirs – je détestais les journées pluvieuses. Je me suis rasé de près, j’ai mis mes fringues les plus présentables, j’ai respiré un bon coup et je suis entré dans l’agence. Ça sentait l’efficacité, le propre et le café frais. L’eau minérale aussi. J’avais l’impression de faire la manche, et de mal la faire. Mais je n’avais pas d’alternative. La fille parlait au téléphone, elle m’a fait signe de m’installer, ce que j’ai fait avec le sourire. Continuer la lecture de Tireur de cables 

Pau Lorca (version courte)

Note : si cette maison de retraite paloise a existé, et existe peut-être encore, il va de soi qu’aucun des noms ou prénoms présents dans ce texte de fiction ne correspond à une personne réelle, décédée ou vivante.

***

Ça se passait toujours de la même façon. À peine étais-je entré dans le poste de soins pour prendre les transmissions, mon bip sonnait. Chambre 10. Alors, le plus calmement du monde, je l’éteignais. Continuer la lecture de Pau Lorca (version courte) 

Épilogue

Ne pas se raconter d’histoires, ouvrir les yeux juste. Aspirer le paysage avant que de s’y fondre. Engloutir le monde d’un seul regard. D’un même élan. Essayer toujours. Ce qui sur le papier pourrait réussir et ne réussit pas. Le papier n’était peut-être pas de bonne qualité. Ou alors ce n’était pas le bon jour. Le bon moment. Pour s’endormir, compter les obstacles. Les jours où l’on souhaiterait mourir, les jours où l’on se satisfait de peu. Les jours où l’on espérait mieux. Les nuits égales. Essayer à tour de rôle et à tour de bras et sans jamais montrer la plus petite trace d’ennui, de lassitude. Ne pas non plus raconter d’histoires. Ne pas non plus se la raconter. Tenter l’inédit malgré tout ce qui a déjà été fait ou écrit. Ce qui n’est pas gagné n’est pas gâché pour autant, il convient de s’en persuader même si, et tout le monde le sait, rien n’est jamais assez.

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