Carnet de Bure, 5 (improvisation)

c’est plus fort que moi
quoi que je fasse
quoi que je lise
quelles que soient les personnes que je rencontre
– ça va ?
– bien et toi ?
– ça peut aller, je fais et je n’en pense pas un mot
il est important de savoir se taire en société
savoir se tenir
personne n’a envie de s’entendre répondre « non, ça va pas »
c’est normal
ça marche comme ça mais tous les jours et tous les soirs et toutes les nuits où je dors plus ou moins mal je pense à Bure et au bois et aux copaines qui sont en prison, aux copaines qui ont perdu leurs cabanes, je les imagine tournant en rond à la maison*, se cognant les unes les autres, impuissantes, désespérées, riant malgré tout parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, je les imagine et je m’en veux de ne pas y être

3 mars 2018, Mandres-en-Barrois – source : Reporterre

je n’ai pas le courage d’y aller
quand je suis à Bure, j’évite la maison
une douche de temps en temps
dire bonjour à celles qui savent répondre, les autres je n’ai rien à leur dire
une douche froide, rapide, puis je repars dans le bois et là
là non
là ce n’est plus possible
des camions bleus en surveillance et des uniformes armés
il n’y a plus d’espace à défendre

c’est fou comme ils ont réussi leur coup
et je relis des textes sur NDDL** et sur l’opération César et comment l’État qui se prétend de droit s’est embourbé avant de rebrousser chemin et là
là non
là rien
il ne s’est rien passé les 3 et 4 février dernier***
les procès les uns derrière les autres
il ne s’est rien passé et il ne se passe rien et chaque jour l’espoir de retourner en forêt s’éloigne

et ce sentiment d’imposture aussi
je n’ai rien perdu moi
moi je ne risque rien
je juge la situation à distance, depuis mon cube de béton métropolitain
pour qui je me prends au juste…
moi qui suis si malin à lever les yeux au ciel quand je lis les derniers billets sur vmc.camp
je pense aux amies croisées à NDDL le 10 février dernier
elles étaient toutes du côté de la Wardine et de La massacrée****
vous me manquez
vous me manquez plus que je ne saurai l’écrire

– ça va ?
– ça pourrait être pire. je ne vois pas bien comment mais ça pourrait être pire. fermer sa bouche. serrer les poings et les dents qui restent. une défaite de plus. on pourrait s’habituer. on ne s’habitue pas. je ne m’habitue pas. ça va ? non ça ne va pas, ça ne peut pas aller et ce n’est pas grave, c’est juste la même histoire qui tourne en boucle au gré de nos échecs et ça recommence et perdre m’use plus que l’alcool et la clope.

Paris, 2 et 3 avril 2018 et 4 août 2019

*Maison de résistance à la poubelle nucléaire
**Notre-Dame-des-Landes
***Rencontres des comités de soutien à Mandres-en-Barrois, à quelques kilomètres de la forêt.
****Le 10 février 2018, jour de la « victoire » à Bellevue, un off se tenait à l’est de la zad près de l’ex-route des chicanes. La destruction de lieux de vie et la présence massive de gendarmes censés « protéger les travaux » passaient mal. Et les amies n’étaient pas disposées à crier victoire, bien au contraire…

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