carnet de Bure, 1

Je remontais vers le bois Lejuc en compagnie d’un jeune couple arrivé en stop de Berlin* et dont c’était la première venue en terre meusienne* et le jeune homme m’a demandé en anglais qu’elle était la force du mouvement anti-nucléaire en France et j’ai improvisé une réponse approximative dans la mesure où, en vrai, je n’en sais à peu près rien. Je sais ce qui se passe à Bure depuis l’été 2016 et je sais pourquoi je suis ici en août 2017, ce n’est pas si mal. Et j’ai pensé à Bruno*, un pote d’une assemblée de quartier dans le nord-est parisien* qui, un an plus tôt, me disait que la loi travail, il s’en foutait complètement. Que Nuit debout, le cortège de tête, les assemblées et collectifs de quartier, ça allait bien au-delà de la loi travail, que cette loi n’était qu’un prétexte pour lutter en créant et en densifiant des réseaux de résistance locaux. De fait, si je suis à Bure avec ces jeunes venus de Berlin*, c’est grâce à Nuit debout. J’y ai retrouvé le goût de la lutte, j’ai repris le chemin des manifs et découvert la joie et la rage du cortège de tête. Je me suis investi dans des assemblées de quartier et dans l’une d’elles, j’ai rencontré Jean-Pierre. Et c’est en partie grâce à lui que je suis – enfin – allé à Notre-Dame-des-Landes. Et à Bure.

J’ai pensé à Bruno*. Et j’ai pensé aussi à cette personne qui dans le livre Zad partout (L’insomniaque, 2013, épuisé et qu’est-ce qu’illes attendent pour le rééditer ?…) disait que la Zad de Notre-Dame-des-Landes, c’était contre un projet d’aéroport mais ce pourrait être contre une autoroute, une centrale nucléaire, un centre commercial ou de loisirs – la différence entre les deux étant peu nette à vrai dire – et que l’important est moins l’objet de la lutte que ses modalités et les expériences de vie qu’elle autorise.

En clair, le nucléaire, je suis contre mais je ne suis pas un militant anti-nucléaire. Je ne suis même pas certain d’être un militant. Je sais juste que l’occupation en cours à Bure m’a autorisé de belles rencontres. Que la vie en forêt, sans électricité ni eau courante, m’a permis de réfléchir à ce que je voulais faire du temps « petit qu’il me reste de vivre ». À ce que je voulais transmettre à mon fils et surtout à la façon de le lui transmettre. Parce que ça ne sert à rien de lui faire la morale quand il veut un sweat Adidas à capuche fabriqué en Chine ou au Bangladesh dans des immeubles mous. Ou de l’engueuler quand il ne termine pas son assiette. Mieux vaut l’emmener en forêt quelques jours. Qu’il voit des personnes vivre et agir et échanger sans hiérarchie, sans marques, et veillant à utiliser au mieux les ressources rares : l’eau, le tabac, la nourriture, le bois sec, les chaussures et les bottes.

Il pleuvait. Le couple s’est arrêté pour recouvrir leurs sacs à dos d’une toile étanche. Mon fils était resté lire à la maison de résistance à la poubelle nucléaire (BZL – Bure Zone Libre), ma femme était restée au camping. J’allais à la tente récupérer des bricoles. Avant de filer un coup de main pour préparer la manif. J’étais venu pour la première fois à Bure le 18 février 2017 et c’est pour le moment ma plus belle manif de l’année. La plus déterminée, la plus offensive. La plus drôle aussi. Le 15 août, ça ne s’est pas passé comme prévu. Ce fut long, laborieux. Et pour plusieurs d’entre nous, ça s’est mal terminé. J’en parlerai une fois prochaine.

* Tous ces éléments sont bien entendu fictifs – que ce soit dans mes fictions ou dans mes écrits scientifiques, jamais aucune indication permettant d’identifier les occupant.e.s du bois ne sera donnée.

Paris, août 2017

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