user un corps

Je compte bien vivre encore un peu. J’ai des envies, des projets. Retourner à Bure. Revoir Enfance sauvage en concert, Emma Pils, les Dead Boobs. Des lieux où me rendre et des personnes avec qui refaire le monde jusque tôt le matin, si la fatigue n’est pas trop forte… Des forêts et des rivages où me perdre. M’allonger au soleil. Marcher sous la pluie. Tous ces livres à lire et à relire. Apprendre quelques poèmes, écrire d’autres textes. Oui, j’ai encore de quoi faire. Je saurai même y prendre du plaisir.

Et il y a le gamin bien sûr. Le gamin compte plus que tout le reste maintenant.

Même si j’ai plusieurs fois essayé de lui expliquer que je lui avais déjà transmis tout ce que j’avais à lui transmettre, j’ai envie de le voir grandir, devenir un homme, j’ai hâte de le voir se casser la gueule et se relever. J’ai hâte de le voir vivre ses premières amours. Il y a du boulot encore, ce n’est pas fini. Et pourtant.

En vrai je m’en fous. Je pourrais crever maintenant, ce ne serait pas un drame. J’ai fait mon taf. J’ai vécu de beaux moments et traversé de longues périodes merdeuses. C’est du bonus maintenant. Et c’est comme les bonus sur un dvd, l’interview du réalisateur ou le docu sur la production, on s’en fout un peu. Le plus souvent, même pour les films qu’on adore, on ne les regarde jamais. J’en suis là. Quarante-six ans. Des couronnes, des implants, la vue qui baisse, le souffle aussi. Le film est passé. Rien de ce qui s’annonce n’aura la même fraîcheur. La même intensité. Je ne boirais pas ce que je bois si je n’avais pas envie d’en finir, maintenant. Je ne fumerais pas ce que je fume. C’est long à user un corps. Qu’on l’aime ou pas – je ne l’aime plutôt pas. Mais je suis patient. Méthodique. Et si je n’ai pas le temps de relire Ulysse ou Crime et châtiment, et si mon gamin ne m’entend pas répéter une millième fois que la vie est un combat où l’on perd neuf fois sur dix et à la fin mais que quand même, parfois, ça en vaut un peu la peine, au fond, quelle importance.

Je ne suis pas suicidaire. Je ne me crois pas dépressif. J’aime plutôt ma vie, que ce soit le boulot, l’appart, la famille, les ami.e.s, j’aime vivre ici et maintenant. Juste j’ai de moins en moins d’appétit.

Paris, le 13 juillet et le 7 août 2017

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