Rock’n’Folk

J’ai lu sur le rock bien avant d’en écouter. Je continue aujourd’hui d’ailleurs, je peux passer une semaine entière sans écouter un album alors que j’ai lu ces dernières semaines les écrits de Steve Reich, un bouquin sur l’alternatif français, les mémoires de Johnny Rotten, la biographie de Lester Bangs, une histoire de Suicide et j’en passe.

Je suis en sixième ou en cinquième à Issoudun et le samedi matin, j’accompagne ma mère au marché. Un type vend d’anciens numéros de Rock’n’Folk, j’en achète un de temps en temps et je lis tout. C’est l’ancienne formule. Il y a les frères Assayas, Gorin, Manœuvre (déjà et déjà pénible) et surtout il y a Garnier et ses interminables articles minutieusement documentés. Peu de photos en couleurs, des pubs pleine page pour clopes et alcools, et des pavés de texte en petits caractères à toutes les pages. Je ne connais qu’une poignée de noms, Bob Marley parce que la grande sœur de mon meilleur ami sort avec un rasta, ACDC découvert chez une baby-sitter quelques mois plus tôt. Il n’y a pas de disquaire ici, il n’y a pas de radio libre. Ma mère écoute RTL, Stop ou encore. Elle aime bien Goldman. Mon père n’a pas acheté un seul vinyle depuis 1974. Je lis les comptes rendus de concert, les chroniques de 45 tours et d’albums, je lis la rubrique Érudit rock, ça n’a aucun impact sur le peu de musique que j’écoute. Lire et écouter sont deux activités indépendantes. J’ai onze-douze ans, nous sommes en 1982-1983.

Je suis en première, j’achète Rock’n’Folk à la Maison de la presse tous les mois. La formule a changé, les bons écrivains ne sont plus là. Les couvertures sont toutes plus laides les unes que les autres et seuls les produits les plus aseptisés font la une (Madonna, ce genre là). Les textes sont médiocres à part ceux de Chalumeau – je n’ai pas lu Lester Bangs à l’époque, je mettrais quelques années à réaliser que son écriture, c’est 5% de talent et 95% de frime, plus du remplissage. Mais je me rappelle encore ses papiers. Celui sur les Guns. Celui sur ACDC au Japon. Sur les Guns en première partie des Stones. Celui où il dégomme un concert de Sprinsteen. L’interview de Bowie/Tin Machine. J’ai un pote qui préfère Best et il a sans doute raison mais je m’accroche. Je reste fidèle au titre. Ce que je lis n’impacte pas ce que j’écoute – cela changera en terminale quand je découvrirai Les Inrockuptibles (ancienne formule, noir et blanc, bimestriel) et l’émission de radio du même nom, là lecture et écoute se rejoindront en partie. En partie seulement parce qu’en 1989, ça peut prendre des années pour trouver la personne qui possède l’album chroniqué et l’enregistrer sur K7. Ou d’avoir l’argent permettant de se le procurer. Je suis en première, je lis Rock’n’Folk, c’est de la merde mais il n’y a rien d’autre ici, et Chalumeau me fait rire. Puis je m’abonne aux Inrocks et ça s’arrête.

En 1996, je survis dans un hôtel minable et un jeune couple me pique un vieux numéro que j’ai réussi à conserver je ne sais comment. Bob Marley en couv’, il vient de mourir, les photos sont superbes et les textes d’Hélène Lee aussi. Je n’ai jamais cherché à le retrouver. Les Bérus font la couv’ en 2003, il y a un long texte de Virginie Despentes, j’achète le numéro, je ne lis que son article. À Rouen en 2014, j’achète le dernier numéro à la gare et essaye de le lire dans le train : il y a moins de textes que dans une notice Ikéa et la moitié est signée par le toujours pénible Manœuvre, ils ne parlent que de groupes qui étaient déjà là 20 ans plus tôt, je laisse le numéro dans le train. J’ai relu mes vieux numéros il y a peu. J’y ai pris du plaisir, le reste n’a aucune importance.

Paris, juillet et octobre 2018

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