Enfance sauvage, 2018, Ma jambe

« Je regardais ma jambe, elle pourrissait comme une pomme [..] je n’ai pas su quoi faire ». À quoi ça tient l’amour qu’on porte à un groupe ? car c’est bien d’amour qu’il s’agit. Ça faisait plus de vingt ans que je n’avais pas écouté un album le jour de sa sortie (PJ Harvey ? Noir Désir ?…) et quand Marianka, « basse saturée » selon les crédits de pochette, a envoyé un mail pour signaler la sortie de Nos paupières racornies, nos cheveux, je me suis précipité sur bandcamp et je l’ai écouté une, deux, trois fois d’affilée. Et depuis, il est plusieurs moments dans la journée où je chante Train fantôme : « c’est là que j’aime être, c’est là que j’veux être ».

L’amour qu’on porte à un groupe tient à l’attitude. Sur scène, avant et après le concert, en interview, sur les réseaux – où Enfance sauvage brille par son absence. Que ce groupe ait joué à Bure, à la Wardine ou fasse une tournée organisée par La Loutre par les Cornes compte, évidemment. Mais ce n’est pas un critère suffisant l’attitude, Springsteen a beau être un gars bien, je m’en fous de sa musique depuis… depuis Nebraska, ça commence à dater quand même. Il est des tonnes de groupes que j’entends à Konstroy dont j’apprécie la parole mais leur musique ne remue rien en moi. Enfance sauvage est à part. Les membres d’Enfance sauvage, avec qui j’ai échangé tout au plus une dizaine de phrases l’année dernière, sont des ami.e.s de lutte.

« Je regardais ma jambe, elle pourrissait comme une pomme […] la plaie doucement traçait sa carte ».

Un groupe ou un artiste qu’on aime sait exprimer ce qu’on ressent au plus profond. Et parvient à écrire ce que l’on vit. Sur l’album précédent, Je suis lucide, c’était moi après le Bataclan. Sur cet album, Ma jambe c’est moi en 2013 quand j’avais planté le concours du cnrs et que je passais mon temps à enchaîner merde de santé sur merde de santé et une nuit mon pied droit avait gonflé jusqu’à doubler de volume, devenir rouge vif et par endroits, du pus s’écoulait et ma toubib quand elle a vu ça n’a rien dit, elle n’en revenait pas de ce que devenait mon corps, elle m’a foutu sous antibio et je n’ai pas pu sortir de la maison une semaine durant, je posais le pied par terre en grimaçant et ma femme et mon fils ne comprenaient pas. J’osais à peine regarder. Je ne sais plus si c’était avant ou après le coude droit qui se met à gonfler comme une balle de tennis sans la moindre douleur, avant ou après la crise d’asthme où je me traîne à bout de souffle jusqu’aux urgences de Saint-Louis où la toubib m’engueule gentiment parce que je n’ai pas appelé d’ambulance, avant ou après les innombrables crises d’urticaire faites cette année-là et peu importe. Mon pied droit pourrissait, je n’ai pas su quoi faire. Subir sans rien maîtriser et pleurer, souvent. Mon corps s’effondrait par morceaux du jour au lendemain. En pièces détachées. Nos paupières racornies, nos cheveux, ça vieillit tout ça et parfois la dégradation se manifeste de manière spectaculaire. « On essaye de ne pas tomber » mais c’est dur souvent.

Les groupes que j’aime savent aussi me faire rire et me donner l’énergie qui parfois me manque quand je ne supporte plus la métropole et que je n’attends qu’une chose, retourner à Bure pour vivre et défendre la forêt. Avec cet album, de Train fantôme à Morceaux de pain, je souris et hoche la tête. Et Attaché est le morceau de l’année. Qu’on soit en mars quand j’écris ces lignes ne change rien à l’affaire.

Merci pour tout.

Liens
Site : http://enfance-sauvage.info/
Bandcamp : https://enfance-sauvage.bandcamp.com/
Vidéo de la tournée de février 2018 avec Petra Pied de biche : https://vimeo.com/258118159

Paris, 10 mars 2018

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