Sur zone, Bure (2017-2018) – 1

Il n’est pas impossible que je parvienne un jour à boucler cette espèce de roman commencé il y a plus d’un an. Ce qui suit est une version provisoire de l’ « introduction ». À suivre, peut-être. Mais si je termine ce truc, malgré la fatigue et la paresse, j’essayerai d’en diffuser une version papier – je n’aime pas les écrans, je n’aime pas lire sur écran, ce blog est une contradiction en actes et lorsque j’assume moins bien mes contradictions que d’habitude, ce blog reste inactif un plus longtemps qu’accoutumé. Bonne lecture et, comme certaines le disaient au bois Lejuc, acabisous…

Ceci est la carte datée de juin 2017 de la forêt occupée, carte disponible sur le site désormais inactif vmc.camp (2015-2018). Du bois occupé pardon. Le bois Lejuc. Ça m’a permis de réviser la différence entre un bois et une forêt déjà. On le devine à la forme des parcelles, il s’agit d’un bois exploité. Rien de sauvage ici. Tous les chemins se croisent à angle droit et même la nuit, même sans frontale et avec un ciel couvert, il est très difficile de se perdre. Si tout se passe comme l’ont prévu l’État et l’industrie nucléaire, mais le premier est au service du second, d’ici quelques décennies, 500 mètres en dessous s’empileront des déchets nucléaires HAVL (haute activité à vie longue) et des conduits d’aération évacueront l’hydrogène au niveau de ce bois situé sur la commune de Mandres-en-Barrois, au sud de la Meuse, à un jet de pierre de la Haute-Marne. Et des pierres il y en a, les champs en sont couverts. Mais en 2017, nous n’en sommes pas encore là. Le bois est occupé.

Derrière Vigie sud se trouvent une cabane, La Piraterie, et une cuisine collective inachevée. Le labyrinthe désigne un grand espace dégagé en bord de chemin où se trouvent des modules de mur en béton, des cylindres métalliques volumineux, du sable, matériel de construction laissé là par les bâtisseurs du mur destiné à « sécuriser les travaux » et abattu par les opposant.e.s en août 2016 (cf chronologie). La Communale est la cabane habitable la plus ancienne, l’une des plus belles aussi, en plein bois. En juillet-août 2017, un nouveau lieu de vie est apparu face à la frontière des parcelles 9 et 10, à l’orée de la forêt, avec vue sur l’Ormançon et les patrouilles du PSIG (cf glossaire). Les personnes l’ayant construit ont proposé de le nommer Glanderie ou Glandarmerie, il a été appelé Sud-Est. Certains noms de lieu s’imposent, d’autres non. C’est pareil avec les pseudos. Lorier et Grand-chêne sont des cabanes perchées dans les arbres, je n’ai jamais eu l’occasion d’apprendre à y monter et, bien qu’ayant une fâcheuse tendance au vertige, je le regrette. Une autre cabane dans les arbres nommée le Dracab n’est pas représentée. Elle a été montée en printemps-été 2017. Je connais une personne qui y dormait régulièrement. Elle m’a donné le numéro de la parcelle une fois, je ne l’ai pas noté, je ne note rien là-bas, le risque est trop grand et le numéro de la parcelle, je ne l’ai pas retenu, 37 peut-être, et cette cabane, j’ai eu beau arpenter le bois en long, en large et en travers, été comme hiver, je ne l’ai jamais trouvée. Et la plupart des gentes à qui j’ai posé la question m’ont fait la même réponse : « j’y suis allé une fois mais je ne saurais pas y retourner ». Si ça se trouve, elle est encore là-bas, dans les arbres, prête à nous accueillir. Il y reste peut-être des couvertures et de quoi se préparer un café ou un thé. Je suis plutôt content de ne jamais l’avoir trouvée.

La vigie Nord représentée à l’extrême nord de la carte est une relique, personne ne la fréquente plus. Il reste un tas de planches à la lisière de deux champs dont l’un est propriété d’un agriculteur ami. C’était fait pour surveiller l’arrivée des gens d’arme – une vigie quoi. Sauf que c’est en plein champ et loin de barricade nord. Une personne passant la nuit ici aurait certes pu donner l’alerte au petit matin mais avec 1. un risque non nul de mourir gelée et 2. un risque élevé d’être arrêtée. Reste que sa construction répondait à un impératif stratégique évident : de barricade nord, on ne voit pas arriver l’ennemi. Lorsqu’on le voit, il est au pied de la barricade et il est peut-être trop tard pour défendre quoi que ce soit.

Deux trois remarques encore sur cette carte : on le voit, Vigie sud est le point d’entrée le plus accessible, que ce soit à pied via le Chaufour ou en voiture. Du coup, c’est là qu’il y a le plus de passages, le plus de visites – qu’il y ait ou non des événements, que les visites soient amicales ou non – et le plus de turn-over au niveau des occupants (c’est plutôt masculin à Sud, viriliste pour certaines). C’est là aussi qu’on prend la flotte dans les cabanes, qu’on ne retrouve jamais ses affaires. C’est le zbeul à sud et j’aime bien. C’est sans doute l’endroit que je connais le moins mal. Nord est plus lointaine. Plus féminine. Plus stable, plus confortable aussi. On y mange beaucoup mieux. On s’y engueule moins aussi j’ai l’impression. Je ne saurais l’affirmer avec certitude…

La vie sur zone n’est pas la même d’un lieu à l’autre et elle peut changer de forme et d’intensité à tout instant. Il suffit d’une arrivée, d’un départ, d’un événement pour que les équilibres instables permettant la vie et la lutte soient menacés. Une zad (zone à défendre), car c’en était une malgré ce que racontaient les propagandistes officiels de la lutte à Bure, avec des arguments tous plus bidons les uns que les autres, n’est pas un lieu, une zad est un ensemble de lieux et de liens et d’expériences. Ce qui suit tente d’en approcher une vérité. Une vérité parmi d’autres possibles.

Je ne n’ai pas tout vu, je n’ai pas tout compris. Je n’avais pas toujours le bon état d’esprit. Il est des fois où je voulais juste être seul à boire en forêt. La nuit, les arbres, les étoiles ou bien la pluie et la brume, les ombres des barricades, le murmure du vent, une bouteille à la main, une clope dans l’autre. Être heureux, avoir peur… Et je n’étais là que de temps en temps. Il y a plein de gentes aussi avec lesquelles je n’ai pas osé ou su ou trouvé le temps de parler. Et d’autres gentes qui ne m’adressaient pas la parole et je n’ai jamais cherché à savoir pourquoi. C’est leur problème, pas le mien. Une seule chose est sûre : depuis le 22 février 2018, jour de l’évacuation du bois Lejuc, je n’ai plus nul part où aller pour vivre bien. Vivre n’étant plus possible, il ne reste qu’à écrire et essayer de le faire un peu correctement, un peu sérieusement. Parce que ce bois le mérite. Ce bois et tous les instants magiques qu’il rendit possibles.

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