La sobriété 1

j’étais à Tours en septembre 1989 et c’était ma première soirée dans ma première chambre d’étudiant, 16 mètres carrés en centre-ville, ça coûtait une fortune à mes parents qui se sépareraient deux ans plus tard et je me sentais coupable et je suis sorti sur la place et me suis rendu à la supérette voisine pour acheter un pack de six kronenbourg
bouteille, 25 cl
je l’ai fini en deux ou trois jours
je ne sais plus
je ne l’ai pas noté je crois
je n’ai pas relu mes notes pour vérifier
chaque fois que je relis mes notes de l’époque, tous les cinq ou dix ans, je me demande comment j’ai fait pour tenir
pourquoi je ne me suis pas foutu en l’air
je ne pensais qu’à ça
j’avais peur, n’allais pas bien et l’alcool était le moyen le plus simple pour atténuer la douleur
l’alcool permet de vivre un peu moins mal
ça ne s’est pas arrangé après

Tours 1989
Orléans 1992
Garches 1993
Levallois-Perret 1995
Paris 1997
Pau 2000
Paris 2002

ça ne s’est pas arrangé non
à part peut-être en décembre 2001 janvier 2002 où je ne buvais pas beaucoup si je me rappelle bien
je n’ai pas noté
je ne note plus beaucoup et n’aime pas me souvenir
je ne buvais pas trop, je consommais des amphétamines à haute dose
ça n’a pas duré
mes dents claquaient bruyamment
ça devenait gênant au boulot
mais c’était rigolo le speed
ça m’a bien plu
et l’héroïne aussi mais c’est une autre et lointaine histoire

ça ne s’est pas arrangé mais longtemps ma vie d’adulte a été celle d’un type fauché ou pas loin
j’étais des perdants
j’étais des classes populaires, ça me convenait très bien
vacations
intérims
aide-soignant
ça s’est bien arrangé et depuis 2009 j’ai un salaire
un boulot propre
je n’ai plus à m’en faire
je n’ai plus besoin de compter
je peux mettre du fric de côté
m’acheter une guitare électrique
un ordi au gamin
j’ai du fric et je ne sais pas trop quoi en faire
j’en file à ce qui me paraît juste
radio libertaire, defcol, wikipedia, framasoft, lundi matin, j’en oublie et surtout je peux enfin boire comme j’en ai envie

pendant la thèse
2009-2011
c’est une bouteille de whisky par semaine
du Paddy
parfois du Bushmills ou du Tellamore Dew
je l’entame le vendredi soir
la termine le dimanche
ça tire parfois un peu le lundi mais sans plus
je bois à la maison une fois le gosse couché
ma femme ne me fait pas de réflexion
lorsque nous avons des relations sexuelles je suis le plus souvent saoul
m’endors ensuite comme un sac
ne me rappelle de rien le lendemain

2012-2014
c’est une bouteille de whisky par semaine
parfois deux
le week-end surtout
le week-end mais pas seulement
j’ai peur de ne pas trouver de boulot
de ne pas être recruté
je le suis
ça ne calme pas l’angoisse
ça ne dissipe pas le mal-être

2015- mai 2016
c’est deux bouteilles par semaine
je bois tous les soirs
de grands verres
je les bois rapidement
en lisant
devant une série
j’attends que le gamin soit couché sauf le week-end et pendant les vacances
là je bois en cachette dans la cuisine
le matin ça ne tire pas plus que ça
je me sens fatigué c’est tout mais quand je ne bois pas, chez ma tante par exemple, je suis fatigué pareil
ma femme ne me fait pas de réflexion
je m’endors vite, assommé
notre vie sexuelle s’approche du zéro
c’est comme ça
ce n’est pas grave
la vie ne m’amuse pas souvent et puis comme je l’ai déjà dit au gamin, j’ai l’impression d’avoir fait mon job, je lui ai transmis ce que j’avais à lui transmettre et si ça s’arrête maintenant, ça me va très bien
je n’ai pas envie de durer
je bois
je fume
je n’ai plus d’envie
plus de direction
et le 13 novembre 2015 je tombe en morceaux
mais je l’ai déjà écrit souvent…

mai 2016
j’arrête de boire du jour au lendemain

ça va faire deux mois et je dors mal, ma peau est dégueulasse, ma vie sexuelle non fantasmée est un désert, je déprime, j’ai peur, je suis fatigué, je suis fatigué en permanence et n’en montre rien, j’ai envie que ce cirque s’arrête, j’ai envie de me servir de grands verres de whisky et ne le fais pas et ma femme trouve que c’est bien, c’est mieux, elle trouve que je buvais beaucoup quand même, oui c’est bien, c’est super, je suis sobre, je suis à jeun, je ne bois rien, j’ai même fait du sport dimanche matin, du badminton, c’était sympa, voilà à quoi j’en suis réduit, faire des choses sympa, je n’ai pas bu une goutte en huit semaines et ça n’était jamais arrivé de toute ma vie d’adulte et je ne sais pas bien pourquoi je fais ça, je ne sais pas bien pourquoi je m’inflige ce test idiot, je ne sais pas ce que je cherche, je ne sais pas ce que je veux, je sais juste que ça ne va pas bien et en 1989 à Tours dans ma chambre d’étudiant c’était déjà le cas

TGV Paris-Lyon, 01 juillet 2016 / Paris-Rouen, 05 juillet 2016

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