Le corps et les restes

Toutes ces histoires, toutes ces belles et grandes histoires, l’âme, la volonté, l’intelligence et la réflexion, la toute puissance de l’esprit, oui bien sûr, c’est vrai, ça compte, on ne peut le nier, je suis chercheur après tout, chercheur précaire mais chercheur quand même, mais aujourd’hui, et les jours et les semaines, les mois qui précèdent, plus d’un an que ça dure, depuis que j’ai commencé à préparer ce fichu concours, et avec ma femme, on en rigole, c’est les options qui lâchent dit-elle, et c’est infernal comme le corps et ses douleurs prennent le dessus, balayant tout sur leur passage, la joie et le soleil, les plaisirs les plus simples comme les plus rares, et même devant mon fils aujourd’hui je ne sais plus jouer la comédie en permanence et souvent je grimace, il m’arrive d’avoir les larmes aux yeux.

Le corps me tue et de moins en moins lentement.

La peau, les poumons, les boyaux et le reste, les articulations, tout le reste qui part en morceaux, en infection, en rougeur et gonflement, ça n’arrête plus et le rythme s’accélère. Je ne dors évidemment plus…

Il y a vingt ans les voyages et les concerts structuraient mon agenda. Et le boulot un peu quand même. Aujourd’hui ce sont les heures aux urgences, en radiologie, chez les spécialistes de ceci et de cela et ça n’en finit pas, un nom s’ajoute à l’autre et chaque mois apporte son nouveau contact, adresse, téléphone, rendez-vous tous les deux mois, tous les trois mois et refaire un EFR et un radio du coude, un bilan sanguin – ça fait combien ? six mois ? il en faudrait un plus récent – et j’en meurs et je sais, ça ne s’arrangera pas, les couloirs, les salles d’attente, les fiches de circulation et les étiquettes, les blouses blanches, vertes ou bleues, les blouses pâles, je n’en peux plus, je n’en veux plus, mais ai-je vraiment le choix ? C’est un moindre mal c’est sûr.

Si je n’avais pas mon fils, si je n’avais pas ma femme… je cesserais ce corps. Je ne regretterais rien, j’ai eu une vie rigolote dans l’ensemble. Contrastée… Mais devoir tenir. S’économiser. Arrêter de boire et de fumer, faire du sport, voir des blouses blanches une à deux fois par mois et empiler les ordonnances, mon corps… ce que mon corps fait de ma vie m’écœure. Je n’ai plus rien à prouver mais il y a le gamin. Dix ans c’est jeune. Alors je vais tenir encore un peu. Et sourire les poings serrés tant que j’en suis encore capable.

http://www.francoisweil.eu/gravures/g106x76_2010.php (détail)

Paris, mars 2014, Diaconnesses

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