Le style, l’alcool et un concours raté

Bien sûr le style. C’est tout ce qui compte non ? le style. Tu sais bien. Céline, Djian, Bukowski, Selby, tous ces gens-là, tous ceux que tu ne seras jamais. Tu n’as pas pas l’audace. Tu n’as pas le style. Tu n’as pas ce qu’il faut. La flamme. Les visions. La vie qu’il faudrait, et l’élégance. Et surtout tu ne travailles pas assez. Tu crois encore à ces fables sur l’inspiration. Au lieu de reprendre tes phrases tous les jours quoi qu’il arrive, tu griffonnes trois quatre lignes de loin en loin, le plus souvent ivre, et ça ne vaut rien, tu le sais depuis le temps. Et tu continues à jouer l’écrivain, espérant sans doute impressionner des jeunes filles auxquelles tu ne sais pas parler. C’est décevant dans l’ensemble.

Bien sûr le style mais c’est pas vrai. Repense à Djian ou à Buck ou à The Wire. Ou repense à Céline, tiens. Guignol’s band ce n’est pas D’un château l’autre quand même. Il faut des histoires. Il faut du style et des histoires. Débrouille-toi avec ça. Fais de ton mieux. Peut-être que ça ne suffira pas mais tu auras tenté ta chance. Tu ne te seras pas résigné. Tu auras travaillé. Fait de ton mieux. Et si ça ne suffit pas, ce n’est pas vraiment grave tu sais. Personne ne t’en tiendra rigueur. Personne n’en aura rien à faire. Oui. Je sais ce que tu vas dire. Pour toi, ça compte. À tes yeux c’est important. Et pour ton fils, pour ta femme. Tous ceux que tu emmènes dans tes sales histoires. Raconte leur des histoires alors. Joue au moins la carte de la distraction.De l’entertainment. Raconte des histoires et applique-toi, donne tout ce que tu as. Si ça ne suffit pas, ils et elles te le diront bien assez vite. Mais tenter encore…

Un dernier verre. Il fait nuit et chaud, je/tu suis seul à la maison, il ne peut rien arriver de grave. Ça m’arrive de temps à autre, je fume une clope sur le balcon et je me dis, il suffirait de sauter et tout ceci serait terminé, toute la douleur, toutes les questions, il suffirait d’oser et de fermer les yeux quelques secondes mais ça ne dure pas, j’ai fini par m’habituer à vivre, parfois j’y prends même du plaisir, je finis ma clope et rentre auprès de ma petite famille, à l’abri. Un autre verre. Femme et enfant dorment et je prends une feuille, un crayon, m’installe dans la cuisine pour griffonner quelques lignes, je suis ivre, triste et lucide, et ça ne s’arrange guère.

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Je ne savais plus quoi faire alors je me suis tourné vers Clarisse mais Clarisse était en congé alors j’ai eu affaire à Cédric mais Cédric je le connaissais moins bien, il s’occupait surtout de mon fils, et il me connaissait à peine. Ça ne m’a pas empêché de fondre en larmes en à peine trois phrases et cinq minutes. Il y avait une stagiaire en plus. Une inconnue qui écoute et observe et tâche de comprendre, une inconnue avant tout.

Il me l’a présentée. Il m’a donné ses nom et prénom et m’a en deux mots expliqué ce qu’elle faisait là. Je ne me rappelle ni sa tête ni son corps. Elle n’a rien dit, il est donc normal que je ne me souvienne pas de sa voix. Peut-être qu’elle était mignonne. Peut-être que mes petites histoires l’ont touchée ou meurtrie ou amusée, peut-être qu’elle en a parlé à son amant, à son amante, à ses ami-e-s. Peut-être. Je n’en ai pas gardé le moindre souvenir. Mais sans elle, ça se serait passé différemment j’en suis certain. J’aurais pleuré oui, mais pas comme ça. Et je ne peux m’empêcher de lui en vouloir.

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Bien sûr le style mais ça ne suffit pas, penser les histoires. Les préférer linéaires. Début, milieu, fin, ouverte ou non, ne pas abuser des flash-back, des constructions en spirale. Se méfier des répétitions, le lecteur se lasse. Rien ne l’oblige à lire le lecteur. Il peut aller voir ailleurs alors tu dois le conserver précieusement, le cajoler, qu’il sache toujours oů il en est. Surtout qu’il ne s’ennuie pas. C’est devenu impensable de s’ennuyer, tout est possible, accessible, le monde au bout de ton clavier, tous ces trésors… Je me rappelle gamin je m’ennuyais souvent et aujourd’hui si mon môme me dit ça, je panique aussitôt, je lui propose ceci cela, je suis prêt à tout sans être certain de savoir pourquoi.

Penser les histoires linéaires. Créer des personnages attachants. C’est important les personnages. Ça ne peut pas être uniquement toi toi toi. Quelle prétention des fois. Le je qui parle à toutes et à tous, le je universel, et si j’ai du talent (et du style) je peux faire de mon nombril le monde mais quelle plaisanterie ! Rappelle-toi quand tu croyais que Djian racontait son histoire, tu y as cru, tu as foncé dedans tête la première, pareil Bukowski ou Kérouac, tu as décidé que tu serais écrivain. Ce n’est pas ce que tu es devenu. Tu ne sais pas très bien ce que tu es devenu et tu ne cesses de te voir dans ce cabinet médical, tu ne cesses de t’entendre pleurer.

Je vais maximum une fois par an chez le toubib. Une otite le plus souvent. C’est un cabinet sans rendez-vous. Quand c’est un truc un peu bizarre, il vaut mieux voir Clarisse et il faut compter une ou deux, parfois trois heures d’attente. Elle aime bien discuter Clarisse, demander des nouvelles. Et c’est une super toubib, forcément les gens la préfèrent, les femmes notamment. Il y a pas mal de toxicos dans la clientèle, c’est lié à l’histoire du cabinet mais ça peut rendre la lecture difficile, l’attente bruyante.

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Si je faisais un effort, peut-être pourrais-je retrouver la date exacte. Mi-printemps et du soleil. J’y suis allé l’après-midi. Le petit à l’école et sa mère au boulot. J’étais censé être au boulot aussi mais j’avais décidé de bosser chez moi. Qu’est-ce que ça change ? Je suis seul dans un bureau, je ne vois personne de la journée. Je n’arrive à rien, je n’ai pas envie. Autant rester chez moi. Manger autre chose qu’un sandwich à 5 euros. Autant s’économiser une heure et demie de métro. C’est très rationnel tout ça. Je suis un garçon très rationnel. Le bureau, je n’y mets plus les pieds. Je travaille sur ordinateur, j’ai besoin d’une prise et d’une connexion internet, c’est tout. Ce n’est pas vrai. Je n’arrive à rien, je n’ai pas envie. Je suis payé pour me poser des questions et proposer des réponses, je suis payé pour produire de la connaissance un peu inédite mais je reste des heures les yeux rivés sur des tableaux de chiffres et je ne comprends plus rien à rien. Envie d’être ailleurs. Envie de dormir le plus longtemps, le plus lourdement possible. Et de boire évidemment. Le matin, j’échange trois mots avec mon boulanger, on commente le plus souvent la situation météorologique. J’échange quelques phrases avec femme et enfant lors du petit-déjeuner. Puis, entre 8h30 et 17h30, je n’ouvre pas la bouche. Parfois le téléphone sonne, je regarde qui c’est et ne décroche que si c’est pour moi. C’est devenu rare. Donc parler, et plus encore parler de moi à 15h30 en face de Cédric et d’une inconnue, je n’ai pas su gérer ça correctement.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Une petite demie-heure ? On a eu le temps de balayer un paquet de choses entre deux mouchoirs. Ce qu’il restait de ma carrière. J’étais fichu, je n’arriverai jamais à rien. Ma consommation d’alcool. Mes deux vieilles et désastreuses expériences sous antidépresseurs. Mes nuits à attendre des heures qu’il fasse enfin jour, ces nuits immobiles. Cet échec qui ne passait pas, concours de merde, cnrs de merde, jury de merde, cet échec qui ne voulait pas passer, tout ce travail bon sang, tout ce travail pour rien… Le quotidien en famille. Et si je pensais au suicide ? Non, quand même pas. Et si je voulais alors voir un psy, il en connaissait un bien. Non merci. Je ne veux pas parler de mon enfance, de mes parents, de ma femme, de ma perte totale d’appétence sexuelle et des bouteilles que je vide de plus en plus vite, je n’aime pas parler, je n’ai jamais aimé ça, et je ne supporte pas non plus les gens qui parlent. Les gens qui passent leur temps à s’observer m’épuisent. La seule chose qui m’intéresse, c’est ce que je vais faire demain. Ce sont mes objectifs. Et comme je n’en ai plus vraiment, forcément je suis perdu.

J’ai besoin d’aide j’ai fait. Il m’a refusé les anti-dépresseurs, il m’a refusé les antabuses, m’a donné des conseils utiles – avoir toujours une bouteille d’eau à proximité et boire beaucoup, le soir surtout, quand l’envie de boire se fait plus forte – et un anxiolytique, ça devrait vous aider à dormir il a dit. La stagiaire restait silencieuse. Il m’a proposé un arrêt de travail, j’ai dit que ce n’était pas la peine. Et il m’a demandé de lui passer un coup de fil d’ici une semaine. Et surtout de revenir si ça n’allait pas mieux. Merci j’ai fait. C’est un concours difficile il a dit, c’est rare de le réussir du premier coup. Il ne m’apprenait rien. Je lui ai souhaité une bonne après-midi, ai salué la stagiaire d’un timide mouvement de tête et suis reparti dans le soleil, mes yeux recommençaient à pleurer

***

Ma femme ne me posait pas de questions et j’évitais au maximum de montrer quoi que ce soit à mon môme. Nous sommes partis une semaine au Danemark à Pâques et je n’ai rien vu, rien senti. J’ai acheté des Lego et bu des bières mais je ne me rappelle rien. Il paraît qu’une jolie vendeuse a flashé sur moi et m’a offert des bricoles à Copenhague mais c’est ma femme qui m’a raconté, moi je n’ai rien vu. Et c’est revenu peu à peu. Oui c’est un concours de merde et le jury est de la même eau mais ce n’est pas très grave, j’essayerai encore, je finirai par y arriver et tant pis s’il faut en baver pendant des mois et des années encore. J’ai enchaîné les problèmes de santé débiles, des articulations qui triplent de volume, un pied infecté m’interdisant la marche, un urticaire géant qui a duré toute une semaine, j’ai été malade comme jamais, j’ai eu mal comme jamais et même boire ne servait plus à rien et ma famille voyait tout ça et je ne pouvais pas les épargner et aujourd’hui je me demande encore comment j’aurais réagi si je m’étais planté une seconde fois. Je me serai foutu en l’air je crois. Je n’aurais pas eu le choix. Lorsque l’année suivante, j’ai finalement réussi ce fichu concours, j’ai passé un coup de fil au cabinet médical mais Cédric n’était pas là, j’ai laissé un message à son associé, et j’espère qu’il l’a transmis.

juillet-août 2013 (repris et terminé en automne 2015)

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