Radio Béton ! Tours, 93.6

Il y a la chanson célèbre de ce vieux con* de Lou Reed, « My life was saved by rock’n’roll » sur le dernier album du Velvet (je ne compte pas Squeeze) et je sais que certains et certaines pensent que c’est exagéré, c’est comme parler de livres ou de films qui ont changé notre vie, concrètement ça veut dire quoi ? Ça veut dire que si je n’avais pas lu Last exit to Brooklyn et Bukowski à dix-sept ans, ma vie n’aurait pas été ce qu’elle a été et si je n’avais pas vu Un monde sans pitié à dix-huit, pareil, je serais devenu une autre personne. Ce n’est pas le rock’n’roll qui a sauvé la mienne durant l’année universitaire 1989-1990, c’est une station de radio tourangelle. Voulant devenir écrivain, je m’étais inscrit en Lettres modernes – je ne savais rien encore, j’étais un puceau mal dans sa peau bouffé par la trouille. J’avais peur de mon corps, de l’avenir et des femmes évidemment. Je n’étais pas armé.

Mes parents travaillaient tous les deux alors – cela ne durerait pas -, pas de bourse, pas de chambre en cité U, ils me louaient un studio calme et confortable dans le vieux centre et j’avais honte de coûter 2500 de loyer plus les frais chaque mois. On était plein d’Issoudun inscrits en première année mais je les croisais rarement, je n’avais pas le téléphone je crois. J’allais en cours, faisais des courses deux fois par semaine, ramenais un pack de six Kronenbourg à chaque fois, je mangeais mal, je lisais sans cesse, essayais sans y parvenir de boucler mon troisième roman (Les maisons rouges, j’ai encore les brouillons quelque part par ici) et je m’enfonçais jour après jour dans une dépression terrible. J’allais mal depuis la seconde mais je passais là à un niveau supérieur.

Il y avait cette jolie étudiante passionnée de littérature et comme nous étions parmi les rares étudiants de première année à fréquenter la bibliothèque, elle a tenté de me parler et n’a pas réussi. J’avais trop peur et surtout j’étais trop minable pour mériter que quiconque s’intéresse à moi. Mais il y avait Radio Béton. Je l’écoutais matin et soir, je l’écoutais sans arrêt. Je n’allais pas au concert – si, j’ai vu les Dogs au Bateau ivre, Dominique Laboubée était grippé et fatigué, c’était triste -, je n’achetais pas de disques, j’écoutais la radio et me faisais des compilations sur K7. Enfin je pouvais entendre ces noms lus depuis x années dans les vieux Rock & Folk ou dans les Inrockuptibles (le vrai, le bimestriel en noir et blanc). Suicide, Gun Club, Stranglers, Pere Ubu, Pixies et j’oublie toute la scène rock française de l’époque, des Thugs aux Dirty Hands. J’allais mal mais chaque soir, je parvenais à trouver un minimum d’énergie sur les ondes pour tenir une journée supplémentaire. Il y avait ces deux types – deux objecteurs de conscience je crois – qui présentaient vers 18 heures une revue de presse hilarante et je les écoutais avec envie. Ils arrivaient même à me faire rire, ce qui n’était pas alors mon occupation favorite.

En mai, la station a été menacée, l’autorisation d’émettre risquait d’être supprimée du jour au lendemain et une soirée spéciale alertait les auditeurs en direct , appelait à témoigner**. Je ne sais pas comment ça s’est fait mais Olivier m’a emmené au bagnole dans leur studio et j’ai enfin vu ces deux types que j’écoutais depuis des mois et ils nous ont proposé de dire quelque chose, mais sans insister, et je n’ai rien dit, comment raconter ça ? Merci, vous m’avez permis de tenir une année merdique de plus ? Je ne savais pas parler, je savais juste avoir envie de mourir.

J’ai passé dix mois là-bas et je n’ai pas terminé mon roman. Je n’ai pas validé mon année universitaire. Je n’ai pas perdu mon pucelage. J’ai coûté plus de 30000 balles à mes parents et je m’en suis voulu des années. J’ai ramené une dizaine de compilations sur K7 et, malgré les dix ou douze déménagements dans les décennies qui ont suivi, je les ai toutes gardées.

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*J’écrirai un de ces jours ou mois sur le Velvet underground, Lou Reed et John Cale, je justifierai avec soin les deux adjectifs utilisés ici.
**Mes souvenirs sont inexacts : la chronologie précise est disponible sur la page wikipédia consacrée à la radio, https://fr.wikipedia.org/wiki/Radio_B%C3%A9ton

Paris, octobre 2015

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